Chaire Pfizer: Cécile Tremblay est-elle en conflit d’intérêts?

Dre Cécile Tremblay lors de son passage à l'émission Tout le monde en parle en décembre 2021. Photo: page Facebook officielle de Tout le monde en parle.

Jeudi le 18 août 2022, à 12:30

La crise sanitaire a été une occasion en or pour des chercheurs: attirer des fonds publics dispensés par les gouvernements, mais aussi par des géants pharmaceutiques. 


Dans un précédent article, Libre Média a exposé que le Syndic du Collège des médecins avait été questionné sur les risques de conflit d’intérêts de Dre Cécile Tremblay. Cette décision a créé de vives réactions chez nos lecteurs. 
 
Plusieurs lectrices et lecteurs ont vivement réagi à la suite de l’annonce que le Bureau du Syndic du Collège des médecins ne voyait pas de conflit d’intérêts dans les propos de Cécile Tremblay. 
 
Je vais essayer d’expliquer la décision du Syndic du Collège des médecins, mais aussi explorer pourquoi nous sommes dans une zone d’ombre sur le plan éthique.
 
Pour ce faire, il est utile de considérer la définition d’un conflit d’intérêts telle que perçue actuellement, notamment par l’ombudsman de Radio-Canada qui a été saisi de cette même question, il y a un an.
 

La décision de l’ombudsman de Radio-Canada 

 
Le plaignant, Francis Etheridge, signale à l’ombudsman de Radio-Canada un risque de conflit d’intérêts dans la sélection des invités aux différents téléjournaux. 
 
Plus précisément, M. Etheridge explique que Cécile Tremblay, médecin-microbiologiste-infectiologue au CHUM, ne mentionne jamais qu’elle est la titulaire de la Chaire de recherche Pfizer de l’Université de Montréal Le plaignant suspecte donc que l’opinion de l’experte pourrait être influencée par un lien contractuel avec la compagnie fournissant l’un des principaux vaccins pour contrer la Covid.
 
Après enquête, l’ombudsman a relevé que «la chaire a été créée par l’université de Montréal en 2008, à la suite d’un don unique de la compagnie Pfizer, qui souhaitait ainsi favoriser la recherche dans le domaine du VIH, un champ d’expertise duquel Pfizer s’est aujourd’hui retiré.»
 

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L’ombudsman poursuit dans son rapport: «l’université a ensuite confié la direction de la chaire à la Dre Tremblay, pour une durée de cinq ans, puis renouvelé sa titularisation en deux occasions. Les travaux de la chaire sont financés par les revenus de placement générés par ce don. La Dre Tremblay n’en tire aucun revenu, son salaire de chercheure lui étant versé par l’université. Elle n’a pas non plus de compte à rendre à la compagnie Pfizer.» 
 

Une décision justifiée?

 
Je m’intéresse à ces questions depuis vingt ans. J’ai siégé sur le Comité universitaire de la recherche qui visait notamment à patronner les liens entre l’université et l’industrie. 
 
Par la suite, j’ai effectué mon post-doctorat sur certains de ces enjeux en termes d’éthique de la recherche, mais aussi de responsabilité sociale des institutions universitaires et des compagnies privées[2]
 
À l’époque, j’ai eu le privilège de travailler sur divers projets de règlementation, tant avec l’université de Montréal qu’avec Dr Jean Rochon qui était le ministre de la Science et de la Technologie[3].
 
S’il n’y a probablement pas de conflit d’intérêts en tant que tel, on peut comprendre que des citoyens y voient minimalement une apparence de conflit d’intérêts, situation qui affecterait la légitimité de ses conseils pour le public. 
 
On peut craindre que l’ombudsman ne connaisse pas assez le fonctionnement des universités et le financement de la recherche pour avoir omis de rappeler l’importance des apparences, comme on s’y attend des personnalités politiques quand elles rencontrent des lobbyistes.
 
Si la vocation de l’Université reste toujours noble, il faut comprendre deux défis majeurs auxquels elle est confrontée pour développer ses ressources de recherche et maintenir une saine gouvernance financière imposée, à l’époque, par un certain ministre de l’Éducation François Legault. 

 

Moins de recherche fondamentale...

 

Il faut remonter aux années 90 pour bien comprendre le contexte actuel, quand une onde de choc a secoué Ottawa lors du «scandale du sang contaminé». Le fédéral se retrouvait avec un drame humain, alors qu’on ne savait pas comment soigner certaines personnes contaminées, car, en 1993, peu de recherches étaient menées sur l’hépatite.
 
C’est une des raisons pour lesquelles les chaires de recherche fédérales ont été créées, ainsi que d’autres fonds pour subventionner la recherche au Canada à la fin des années 1990.
 
À la base, il fallait éviter qu’un gouvernement se sente pris au dépourvu en cas de crise sanitaire, alors qu’il fallait s’assurer que les recherches mènent vers la création d’innovations technologiques commercialisables.
 
Au Québec, nous étions doublement chanceux. On drainait 30-35% des subventions fédérales en santé et nous disposions de notre propre organisme de subvention provincial. 
 
Toutefois, la concurrence entre les provinces, mais surtout avec les États-Unis et la Chine, a influencé certains choix institutionnels.
 
L’an dernier, on a bien vu le «combat fratricide» entre l’Ontario et le Québec pour attirer Moderna à Laval, alors qu’on prévoit des investissements de 800 millions et des retombées économiques de 8 milliards dans les dix prochaines années.
 
Un contrepoids existerait pour l’Ontario, alors que Sanofi-Pasteur aurait reçu 400 millions pour agrandir ses installations.
 
En 2001, Bernard Landry a associé la Recherche avec l’Économie et l’Industrie. Aujourd’hui, le ministre de la Recherche universitaire n’est pas Mme Danielle McCann, ministre des Études supérieures, mais Pierre Fitzgibbon, ministre de l’Économie. 
 
Cette proximité entre l’industrie et l’Université peut amener de belles collaborations. Cependant, un risque de féodalisation existe pour assurer la survie des laboratoires universitaires devenus dépendants de l’industrie, mais aussi l’équilibre financier des universités.
 

...et plus de financement privé

 
Quand un chercheur décroche une subvention d’un fonds public, il doit donner 15% à l’université. Quand c’est une entreprise qui finance la recherche, le chercheur doit donner 40% de sa subvention. À la base, tout le monde est gagnant. 
 
Cependant, le manque d’investissement public dans nos universités a fragilisé leur gouvernance, car elles sont de plus en plus dépendantes du privé pour concurrencer les autres universités, ne serait-ce que pour garder les chercheurs les plus talentueux.
 
La crise sanitaire a créé une occasion pour les universitaires: attirer des fonds publics dispensés par les institutions gouvernementales, mais aussi par des entreprises du milieu pharmaceutique.
 
Or, la technologie ARNm ne disposait pas d’un consensus social, alors que les généticiens ont de grands espoirs pour traiter des cancers ou d’autres maladies chroniques avec une biotechnologie similaire. 
 
À mon souvenir, Benoît Barbeau avait d’ailleurs reconnu qu’il leur était difficile de trouver du financement pour explorer cette innovation biotechnologique avant la crise sanitaire.
 
On peut donc se demander si la dramatisation parfois outrancière de certains faits avait l’objectif de présenter un avis scientifique ou une volonté de créer un contexte favorisant le financement de recherches par l’État et les entreprises. 
 
S’il est légitime pour les experts d’agir de la sorte, c’est aussi là qu’il y a un malaise sur le plan de l’éthique. Il n’y a rien d’illégal, mais il y a une zone d’ombre, c’est l’espace de l’apparence de conflit d’intérêts. 
 
Ce qui est décourageant, ce sont les discours unidirectionnels pour encourager le durcissement des mesures sanitaires et promouvoir les vaccins. 
 
On a fait croire au public qu’il y avait un consensus, mais combien de chercheurs et de professionnels de la santé ont été invités à se taire, alors que d’autres se sont autocensurés? 
 
Pourquoi occulter l’éventuelle apparence de conflit d’intérêts pour les experts médiatisés, alors que plusieurs d’entre eux ont accusé Patrick Provost de conflit d’intérêts? Ce dernier a pourtant a admis que ses interrogations sur le vaccin étaient nées des effets secondaires ressentis après avoir reçu une dose du produit.
 

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On peut aussi se demander si Patrick Provost, en demandant un débat scientifique, n’a pas contrarié certains accords entre les universités et des entreprises pharmaceutiques.
 
Tôt ou tard, il nous faudra – et pas seulement dans le monde universitaire – nous poser des questions à savoir si, parfois, les discours visent à rassurer les commanditaires ou à réellement informer le public.