Deux ans après un mouvement social sans précédent, les attentes sont fortes envers le président Gustavo Petro. Reportage exclusif à Cali, troisième ville de Colombie et épicentre des manifestations qui ont ouvert la voie au changement.
«Nous n'en sommes qu'au début, nous avons besoin de grands changements en matière de santé, d’éducation et de travail», lâche Estafania devant le Monument à la Résistance.
Bâtie en juin 2021 à Puerto Resistencia, quartier déshérité du sud-est de Cali, cette sculpture de dix mètres de haut est en forme de main de Kay Kimi Krachi, dieu maya de la bataille. Elle symbolise l'ampleur d'un mouvement social sans précédent dans l’histoire moderne de la Colombie, et qui a débuté ici même.
L’ancien gouvernement coupé du peuple
Le 15 avril 2021, après un an de confinements à répétition et de restrictions sanitaires, le président conservateur Ivan Duque annonce une «loi de solidarité durable» pour réduire le déficit budgétaire.
La TVA sur les produits tels que les œufs, le lait ou le fromage est donc augmentée. Or, quatre Colombiens sur dix vivent alors en deçà du seuil de pauvreté, selon le département administratif national de statistiques colombiennes.
Le 28 avril 2021, les premières manifestations ébranlent Cali. Capitale de la région du Valle Del Cauca, Cali est située dans le sud-ouest. Troisième ville du pays, elle connaît cependant un fort taux de chômage et de pauvreté. Des analystes prévoient que le mouvement social durera trois jours; il durera des mois.
Issus du très populaire sud-est de la ville, Estefania et Jefferson viennent quasiment tous les jours depuis deux ans sur les lieux du Monument à la Résistance. À une trentaine de mètres, ils ont fait construire des baraques leur servant de petits commerces.
Aux curieux qui s’y aventurent, ils transmettent volontiers l'importance de la sculpture. «Il faut maintenir la mémoire des manifestations sociales de 2021, car c’est de là qu’est né le changement. Ce soir, des gens viennent même exprès de Grèce», explique Jefferson non sans fierté.
«Ici, c’est le bouclier d’une compagnonne qui a été tuée par la Esmad alors qu’elle ne faisait que réclamer plus de justice», renchérit Estefania en montrant un cercle en acier avec un trou de balle de fusil.
Répression sanglante
Tout comme Estafania et Jefferson, la manifestante tuée faisait partie des manifestants les plus courageux, ceux ayant osé se mettre en travers de la redoutable Esmad au péril de leur vie. Jefferson brandit aujourd’hui le bouclier qui le protégeait lorsqu’il y était.
Signifiant littéralement «escadrons mobiles anti-désordre», la Esmad est une unité de policiers anti-émeute qui ferait passer la BRAV-M française pour des enfants de chœur. Bardés comme des Robocops, ces escadrons seront accusés d’homicides volontaires, de détentions illégales et même de tortures lors des manifestations.
Jour et nuit, la première ligne des manifestants reste sur place et des gens leur apportent à manger. Certains déclarent aux médias que s'ils restent sur place, c'est aussi pour avoir trois repas par jour. Le 30 avril, les autorités dénombrent déjà dix morts parmi les manifestants. Cali est l’épicentre du mouvement social qui secouera tout le pays.
Étudiante à l'Université Del Valle, Jennifer Carvajal a été très impliquée dans les manifestations. Désormais, elle est militante dans le parti présidentiel Colombia Humana.
«Les gens qui sont descendus dans la rue n’étaient pas organisés et ne faisaient pas partie de syndicats. Alors qu'il n'avait proposé aucune compensation financière aux personnes interdites de travailler dehors en raison de la pandémie, la réponse du gouvernement d’Ivan Duque a été la répression. Cela a généré un plus fort sentiment d’appartenance commune, des mères de famille ont rejoint les jeunes dans les manifestations», se souvient-elle lors d'une rencontre près de la rivière Cali.
Pour ne rien arranger, le ministre de l'Agriculture déclare lors d'une interview qu'une douzaine d’œufs coûte 1800 pesos colombiens, alors qu'elle en coûte autour de 10 000 pesos (environ 3 dollars canadiens). «Cela a suscité un tollé et a montré la déconnexion totale des élites avec la réalité du pays», souligne Jennifer Carvajal.
La classe politico-médiatique contre le président Petro
Début mai, le président Ivan Duque retire son projet de taxe mais le pays est déjà embrasé. La répression continue. Selon l’Institut d’études pour le développement et la paix en Colombie, 83 manifestants ont été tués lors du mouvement dans tout le pays, dont 44 à Cali.
Actuellement, des centaines de personnes sont encore en prison pour avoir participé aux manifestations.
Ajoutons à cela tous les disparus, dont le nombre est officiellement de 800 sur toute la Colombie. «Le nombre réel est sûrement bien supérieur, car beaucoup de jeunes arrêtés n’avaient ni de carte d’identité avec eux, ni de famille, ni de proche pour les déclarer disparus», explique Jennifer Carvajal.
Elle ajoute que des témoignages de riverains du quartier Puerto Madera, quartier déshérité de l’est de la ville, ont fait état d’un supermarché Éxito converti en centre de torture par les forces de l’ordre.
En 2021, Gustavo Petro, ancien maire de Bogota, lance une campagne présidentielle ambitieuse sous le slogan d'une «Colombie humaine». Il promet notamment d'en finir avec le gouffre séparant les riches des pauvres, de rendre aux Autochtones leur honneur perdu, de donner des droits aux salariés ou encore, de réformer le système de santé.
En juin 2021, il est élu président de la République avec 50,45% des suffrages exprimés. À Cali, ce pourcentage atteint 63,76%.

Centre de Cali. Photo: Alexis Brunet pour Libre Média.
«Gustavo Petro a su capter l’indignation générale pour proposer des solutions. La campagne a mobilisé le pays et a généré beaucoup d’attentes, mais quatre ans de mandat ne seront pas suffisants après 60 ans de politiques qui n’ont jamais fonctionné», analyse Isabel Vera, porte-parole du parti présidentiel Colombia Humana à Cali.
«La route du changement sera donc longue», ajoute-t-elle. Pour l’heure, dix mois après sa prise de fonction, Gustavo Petro a beaucoup d'ennemis au sein des élites politico-médiatiques.
Quand il n'est pas dépeint par le mensuel Alternativa comme un homme isolé, amer, rêvant de mettre en place une dictature communiste, il est moqué par l'hebdomadaire Semana pour son usage de Twitter. C'est sur ce dernier réseau que Vicky Dávila, directrice de Semana, tire à boulets rouges sur le président, ne cachant pas son hostilité à son égard.
Hormis le quotidien El Espectador, les journaux colombiens semblent avoir choisi leur camp. «Les grands médias colombiens ont toujours été au service des élites. Comme le gouvernement de Petro ne leur convient pas, une cabale médiatique a été lancée contre celui-ci. Ceci a pour but d’acclimater la population à un changement de gouvernement, voire à un coup d’État en douceur. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont des politologues très reconnus dans le pays», explique Isabel Vera.
Dans son édition du 20 mai, l'hebdomadaire Semana évoque coup sur coup «la polémique réforme de la santé», «la polémique réforme du travail» ou encore, «la polémique réforme des retraites ». Qu'en est-il? «Sur le travail, l'objectif est de donner des droits aux salariés», résume Jennifer Carvajal.

Jennifer Carvajal. Photo: courtoisie.
Une feuille de route trop ambitieuse?
Cette réforme compte lutter contre les contrats précaires, en s’en prenant notamment au système de prestations de services. Développé en 2002, lors de la première présidence d’Alvaro Uribe, ce système a «ubérisé» le salarié colombien avant la lettre, ne lui permettant ni couverture maladie ni cotisation retraite correcte. «Évidemment, les grands chefs d’entreprise proches de la droite ne voient pas ça d’un très bon œil», estime la jeune femme.
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Sur la santé, Petro souhaite en finir avec une assurance maladie gérée uniquement par des sociétés privées, pour faire en sorte que les cotisations ne passent plus par ces sociétés. «Le problème, c’est qu’il existe un grand pouvoir économique autour de ces organismes. Des politiciens tels que Dilan Francisca Toro, qui a été présidente du Valle Del Cauca, se sont enrichis grâce à cela», souligne-t-elle.
Autre grand volet qui suscite l’inquiétude d'une partie de l'opinion: la «paix totale». En mai, quatre enfants autochtones ont été tués par un groupe dissident de l’ancienne guérilla des FARC, dans le sud du pays, ce qui a provoqué une grande émotion et a contraint le président Petro à mettre fin au cessez-le-feu qu’il avait conclu avec cette dissidence.
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«Dans nos familles, nous avons tous au moins une victime du conflit armé. La paix totale ne signifie pas pactiser avec les narcotrafiquants ou les guérillas, mais encourage une culture du dialogue dans un pays où la violence ruine le pays depuis plus de 60 ans», soutient Isabel Vera.

Isabel Vera Zapata. Photo: courtoisie.
«La campagne de désinformation qui a mené au «non» lors du référendum sur l’accord de paix avec les FARC se reproduit aujourd’hui. Actuellement, les grands médias colombiens tentent de faire croire à l’opinion que «paix totale» rime avec impunité des groupes armés, alors qu’il n'en est rien», estime-t-elle.
Adoptée par le Congrès l’année dernière, la loi 2272 donne cependant toute la latitude à l’État, quel que soit le gouvernement, pour privilégier le dialogue au conflit avec les groupes armés. Début juin, le président Petro a signé un cessez-le-feu de six mois avec la guérilla de l’ELN.
Dans un pays où mieux vaut avoir des ressources financières pour séjourner convenablement en prison, le programme «jeunes en paix» compte transformer les jeunes des zones de conflit en acteurs de la paix. Fervente partisane du gouvernement, Jennifer Carvajal soutient ce projet adopté au début de l’année, et déjà mis en place à Bogota. «C’est une politique qui fonctionne. Aujourd’hui, d’anciens délinquants y ont leur propre école de sport, par exemple», assure-t-elle.
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