Colombie: le président fera-t-il la paix avec les narcotrafiquants?

Le nouveau président colombien Gustavo Petro lève le poing durant sa cérémonie d'investiture sur la place Bolivar à Bogota, le 7 août 2022. Photo: Juan Barreto pour l’AFP.

Lundi le 8 août 2022, à 19:25

Gustavo Petro entend délivrer la Colombie du crime organisé pour mettre fin à la violence et «construire le pays de la vie». Mission impossible alors que la production de cocaïne structure l’économie nationale?


«Nous ne pouvons plus continuer à vivre dans le pays de la mort, nous devons construire le pays de la vie». Ces paroles, ce sont celles du nouveau président colombien, Gustavo Petro, prononcées le 7 août dernier à l’occasion de sa cérémonie d’investiture à laquelle assistaient plus de 100 000 personnes dans la capitale de Bogotá. 
 

Le premier président de gauche 

 
Le 19 juin dernier, c’était la toute première fois de leur histoire que les Colombiens élisaient un président de gauche. Une citoyenne noire devient aussi pour la première fois vice-présidente: il s’agit de l’écologiste et féministe Francia Márquez.

La vice-présidente Francia Márquez.
 
Ancien guérillero du groupe M-19 reconverti au fil des années en politicien respectable, Gustavo Petro veut créer de nouveaux mécanismes de redistribution de la richesse, mais aussi pacifier un pays profondément marqué par la guerre. 
 
Selon les estimations du spécialiste Luis Fernando Quijano, les groupes criminels comptent encore 12 000 hommes armés répartis dans les régions rurales productrices de coca et dans les grandes villes comme Cali, Medellín et Bogotá.
 
En effet, impossible d’améliorer les conditions de vie de la population sans mettre fin aux conflits violents qui déchirent le pays depuis le règne de Pablo Escobar, le narcotrafic irrigant malgré tout une grande part de l’économie.
 

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«Gustavo Petro travaille avec ses collaborateurs et alliés politiques pour concrétiser une initiative audacieuse qui consiste à entrer en négociation avec des structures dédiées au trafic de drogue afin qu'elles abandonnent leurs activités illicites et se soumettent à la justice en échange d'importantes réductions de peine», résume le journaliste Rafael Croda dans la revue mexicaine Proceso, le 17 juillet.
 

Vers la «paix totale»?

 
Rappelant la politique du président mexicain Andrés Manuel López Obrador nommée abrazos no balazos (des accolades et non des balles), celle de Gustavo Petro consiste à viser la «paix totale» dans un pays déjà habitué aux négociations avec les groupes militaires comme les FARC, avec qui la paix a enfin été conclue en 2016.
 
Petro veut maintenant s’attaquer à l’Armée de libération nationale (ELN), dernière guérilla sur le territoire en rupture avec l’État. 
 
De Mexico, López Obrador a d’ailleurs salué l'arrivée de Petro à la tête de la quatrième économie d’Amérique latine, y voyant le signe d’un virage à gauche du continent, dans la foulée du dernier Sommet des Amériques aux allures de douce rébellion contre Washington. 
 
Au Mexique, la stratégie pacifiste du président contre les cartels est vivement critiquée dans la presse, étant jugée inefficace pour freiner les homicides et les enlèvements. Petro fera-t-il mieux que son homologue mexicain?
 

Légalisation

 
Pour Francisco Thoumi, expert du trafic de drogue en Colombie, la nouvelle administration pourrait avoir «bien des problèmes si elle insiste pour négocier la légalisation de la cocaïne», un scénario étudié par le gouvernement et qui pourrait prendre différentes formes.
 
En effet, Gustavo Petro dit être prêt à «entamer cette discussion, d'abord à l'échelle de l'Amérique latine», selon lui le premier continent à «subir les conséquences» de la prohibition.
 
Dans un document envoyé à des membres du gouvernement colombien et dont Libre Média a obtenu copie, Francisco Thoumi met en garde contre une vision trop optimiste de cette réforme à court terme, mais appuie en gros la démarche du nouveau président.

«Les changements que le pays a connus et ceux qu'il vit aujourd'hui me donnent un espoir que je n'avais pas auparavant», admet-il.

 
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Pour cet expert basé à Washington, l’un des plus graves problèmes en Colombie «est la criminalité et l'informalité économique qui maintiennent un grand pourcentage de travailleurs et d'entrepreneurs en dehors des droits et obligations que tout vrai citoyen devrait avoir».
 
En l’absence d’un État solide et transparent, impossible d’implanter une plus saine culture juridique et administrative. Impossible, donc, d’endiguer la corruption.
 
«L'objectif ne devrait pas être de "légaliser la cocaïne, mais de légalise la Colombie". Même s'il était possible de légaliser la cocaïne, les problèmes persisteraient sans les institutions appropriées», précise l’observateur. 
 
L’une des avenues les plus raisonnables serait que la Colombie adopte un programme similaire à celui de la Bolivie avec la coca ou de l'Uruguay avec la marijuana, de manière à contrôler la production et la consommation internes «avec un système strict de régulation du marché». 
 
Dans ce scénario, l’exportation resterait illégale, mais permettrait possiblement de mieux «contrôler la dépendance» localement.
 
Toutefois, cet expert ne croit pas qu’une majorité de Colombiens «feraient confiance» à leur gouvernement pour mener ce processus, dans un contexte de grande «méfiance envers l’État et en sa capacité à faire respecter ses propres lois».

La Colombie est toujours le producteur numéro 1 de cocaïne à l’échelle mondiale et les États-Unis d’Amérique en sont le premier pays importateur.