Les agriculteurs sont épuisés, leur santé mentale au plus bas

Photo: AFP.

Mercredi le 12 octobre 2022, à 17:15

Anxiété, dépression, idées suicidaires: les agriculteurs canadiens doivent performer toujours plus pour que leurs exploitations restent rentables, dans un contexte d’inflation et de réglementation étouffante.

 

«Nos agriculteurs sont épuisés et leur santé mentale se fragilise chaque année», alarme Pierrette Desrosiers, psychologue du travail en milieu agricole. 

 

L’érosion de la santé mentale des agriculteurs a été bien documentée ces derniers temps, comme le témoigne une étude de l’Université de Guelph publiée en juin 2022.

 

En effet, l’étude constate qu’au cours de l’année 2020, un quart des agriculteurs «sentait que leur vie ne valait pas la peine d'être vécue, souhaitait être mort ou songeait à se suicider». Les idées suicidaires sont plus de deux fois plus élevées chez les agriculteurs que dans la population générale.

 

La même étude souligne que la capacité de 83% des agriculteurs à se remettre rapidement des difficultés est inférieure à celle des travailleurs d’autres domaines.

 

«Certains agriculteurs vont trouver refuge dans la drogue, l’alcool et d'autres dépendances et d’autres vont changer leur rythme de sommeil, rester seuls et manger plus ou moins que d’habitude», confirme la psychologue clinicienne.

 

«Il y en a qui vont travailler encore plus pour oublier leur épuisement, comme si c’était une échappatoire à leurs problèmes, ce qui les épuise encore plus», poursuit-elle.

 

La performance jusqu’à l’épuisement

 

«Nos agriculteurs sont toujours poussés à la performance avec des conditions toujours plus difficiles. C’est comme si on pensait qu’ils n’avaient pas de limites».

 

«On leur demande d’être des robots en leur demandant toujours plus et en les aidant très peu, et c’est encore plus compliqué dans un contexte d’inflation», ajoute notre interlocutrice qui étudie le milieu agricole depuis plus de 30 ans.

 

Cette obsession de la performance est due à un modèle dominant dans lequel «on valorise tout le temps l’expansion, le développement de l’exploitation agricole, tout en oubliant que cela vient avec un grand coût de santé mentale chez nos agriculteurs».

 

Pris à la gorge par les dettes

 

L’endettement est aussi une très grande source de stress pour ces derniers. Selon un rapport du comité fédéral de l’agriculture, la valeur totale des dettes des exploitations agricoles a atteint 86,8 milliards de dollars en 2015, un chiffre qui se situait à moins de 20 milliards en 1981.

 

La dette moyenne d’une exploitation agricole a plus que doublé entre 2009 et 2019. La marge de profit diminuerait constamment.

 

Hausse des coûts, baisse des revenus

 

Plusieurs observateurs estiment que cette situation est le fruit de deux tendances complémentaires: la hausse des coûts et la baisse des revenus des exploitations agricoles.

 

Au Canada, deux agriculteurs sur trois tirent le quart ou moins de leur revenu de l'agriculture proprement dite. Le reste de leurs revenus provient de subventions gouvernementale ou d'autres sources.

 

Entre 1980 et 2020, le revenu net moyen des agriculteurs a augmenté de 262%. En revanche, la dette en cours des agriculteurs pour la même période a augmenté de 666%.

 

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Et l’utilisation généralisée des machines agricoles a empiré la situation. Entre 1976 et 2021, la valeur totale des machines et matériels agricoles dans une exploitation a explosé de 612%.

 

Viennent ensuite l’augmentation des prix des intrants et une explosion de la valeur par acre des terrains et bâtiments. Entre 2000 et 2021, la valeur par acre a augmenté de 343%.

 

«L’agriculteur est devenu un gestionnaire»

 

Une étude de 2018 montre qu’entre 1986 et 2016, les agriculteurs n’ont pu retenir que 2% de leurs revenus bruts. Les 98% restants étaient destinés aux fabricants d’engrais, de produits chimiques, de machinerie,, de semences et d'énergie; aux institutions financières avec les intérêts sur les prêts; et aux fournisseurs de services (comptables, vétérinaires, agronomes et autres services).

 

Pour Pierrette Desrosiers, depuis que «l’agriculteur est devenu un gestionnaire», il doit s’occuper des ressources humaines et des normes bureaucratiques, ajoutant une nouvelle couche de stress à des «journées qui sont déjà très longues, physiques et intenses».

 

«Il n'y a jamais eu autant de paperasse et de gestion de ressources humaines dans la routine de l’agriculteur», déplore la psychologue.

 

La faute de la mondialisation?

 

Étant fille, conjointe et sœur d’agriculteurs, Pierrette Desrosiers sait intimement que la situation devient très grave. Beaucoup d'agriculteurs lui disent «qu’à force d’accumuler autant de stress, tout devient trop difficile et la passion disparaît».  

 

Plusieurs observateurs considèrent le cocktail d’endettement, de baisse de revenus, de charge réglementaire et de la transformation du paysan en gestionnaire comme la conséquence de politiques fédérales et de traités de libre-échange qui avaient pour objectif de maximiser les exportations agricoles dans un contexte de mondialisation.

 

Par exemple, la Revue canadienne des études sur l’alimentation explique que les politiques mises en œuvre pour maximiser les exportations ont encouragé la maximisation de la production agricole, menant les agriculteurs à dépendre d’intrants et de la machinerie.

 

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De plus, selon le rapport, en mettant les agriculteurs canadiens en concurrence avec ceux d’autres pays, l’augmentation de la production sur les marchés mondiaux n’a fait que baisser les prix, et donc, les revenus nets des agriculteurs.

 

Et ces politiques centrées sur les importations et exportations, augmentant la distance entre le lieu de production agricole et l’assiette du consommateur, ont désensibilisé le consommateur aux conditions de vie et de travail de l’agriculteur.

 

«Tant qu'on ne ferme pas cette distance entre le consommateur et l’agriculteur, les gens ne seront pas sensibilisés au sort des agriculteurs et ne feront pas pression sur les politiques à faire plus», conclut Pierrette Desrosiers.