Anne-Laure Bonnel nous livre un premier témoignage sur son expérience sur le terrain à travers les zones de combat dans l’est de l’Ukraine.
Là où je me trouve, ça tire régulièrement. Matin, midi, le soir, la nuit. Au loin, des bruits sourds d'artillerie lourde dans la banlieue de Donetsk.
Les premiers bombardements restent toujours en mémoire. Les odeurs surtout s'impriment: celle de la mort, celle du cramé, celle des cadavres d'animaux en putréfaction.
Les principales violences sont au loin, sur la ligne de front. La ligne de front est suffisamment proche pour que les sons des armes pénètrent la ville.
Sur les trottoirs on lève la tête, on essaye de comprendre d'où ça tire, qui tire, on attend quelques secondes et ça tire à nouveau.
On marche. Les mains dans les poches. Suis-je heureuse ou malheureuse? C’est une question que je ne me pose plus, d'abord parce que j'aurais tendance à répondre que je suis désespérée par la nature humaine tout en me disant que c'est une erreur fondamentale.
Ensuite, parce j'estime que cette question n'a pas de sens. C’est la vie. Ce dont je suis sûre, c'est que dans ce monde touché par la guerre, la corruption et le mensonge généralisé, il y aura sans doute plus de choses difficiles à vivre que de choses faciles.
Philosopher en zone de guerre
Bref, en zone de guerre, on philosophe, sans rire. Des tas de questions vous traversent l'esprit chaque seconde, pourquoi, comment, ou je vais, le vrai, le faux, la vie, la mort.
Bref, on se prend la tête. Mais il y a plus grave...
Certains aspects du conflit sont traités avec un regard très pro-occidental. Nombre d’articles soulignent la volonté de propagande de la Russie.
«Ici, la mort n’est pas médiatisée»
Toutefois, ces mêmes médias ne sont pas exempts d’une certaine partialité, que ce soit en étant essentiellement «embedded» côté ukrainien, ou en prenant moins de distance avec les sources ukrainiennes, ou tout simplement en médiatisant plus ou moins certains sujets.
Ici, la mort n'est pas médiatisée. Les civils tués en plein cœur de la ville chaque mois n'apparaissent nulle part. Ils ne sont même pas une statistique, ils n'existent pas. Le silence tue, aussi.
Les victimes civiles du conflit dans la ville sont provoquées par les bombardements ciblés sur des zones à forte densité de population.
Quant à la situation humanitaire, elle a été créée par le gouvernement de Kiev depuis huit ans, gouvernement qui a lui-même organisé le blocus de sa propre population.
Ici, des immeubles aux vitres brisées, transpercés par les obus. Beaucoup de restaurants et de boutiques ferment, mais la vie continue malgré tout.
La population sait vivre avec la guerre. L'homme s'habitue à tout, et même l'homme continue à sourire pendant la guerre, et parfois on blague. Oui, il faut garder la joie de vivre, malgré tout. Certains matins en me levant, je sens une pesanteur ou de la tristesse chez d'autres.
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D'autres matins, j'ai le sourire aux lèvres et la joie de vivre. Parfois je me dis que tout ce que je fais ne sert à rien. Parfois je me dis que je contribue à ma manière à éclairer un tout petit je ne sais quoi.
Dans certains quartiers, il n’y a plus d'eau. Depuis mon arrivée j'ai pris une douche rapide avant une coupure d'eau dans la ville. Depuis je me lave à la bassine, j'économise l'eau au maximum. Mais il y a du gaz et de l'électricité.
Des chiens errants devenus lors des bombardements aboient sans interruption dans le quartier où je passe la nuit.
Chaque mois compte son nouveau lot de disparitions. Chaque disparition, chaque mort, enfant, maman, papa, papi, est incarnée dans la ville par un jouet accroché à une branche d'arbre ou un bouquet de fleurs.
«La vie est plus forte que la mort»
Je photographie tout. Rendre hommage aux civils à travers mes images. J'imagine les corps déchiquetés, le sang, les vies qui s'effacent, les enterrements, les pleurs dans les familles, et la vie qui reprend.
La vie reprend toujours. C'est cela qui étonne le plus dans la guerre. La vie est plus forte que la mort.
Combien de familles en deuil me racontent que c'était ainsi, que tout cela avait du sens, que personne ne meurt pour rien.
Ces morts-là, les plus récentes, d'où je viens, on n'en parle pas.
Le 19 septembre: 13 morts dans le cœur de la ville. Tirs ciblés. Armes fournies par l’OTAN. Avec Ivan, je regarde les images des corps déchiquetés sur un écran d’ordinateur. Je récupère les archives. Tout garder, tout conserver, faire un film.
6 juillet, 4 morts dont une fillette de 10 ans. Penser à son sourire. Les écoles sont fermées, les cours se déroulent à distance par sécurité. Là d’où je viens, cela ne se sait pas. Le 14 juin, la maternité de Donetsk sera bombardée.
Des armes et des larmes
Beaucoup d'armes arrivent en Ukraine... partout.
Notre correspondante Anne-Laure Bonnel était plus tôt aujourd'hui sur la ligne de front à #Donetsk, où est décédée une femme de 24 ans.
Et partout les cafés, les maisons, le centre. La liste est longue. C’est le quotidien de la ville. Tout se reconstruit très vite. Tout peut se détruire très vite.
Au moment d’achever ce descriptif de sensations, des rumeurs enflent partout dans la presse. Armes nucléaires tactiques, offensives en cours, bataillons décimés, négociations en vue, que croire? À nouveau je doute.
Notre correspondante Anne-Laure Bonnel était plus tôt aujourd'hui sur la ligne de front à #Donetsk, où est décédée une femme de 24 ans.
— Libre Média (@libremediaqc) November 14, 2022
Les bombardements s'amplifient d'heure en heure. pic.twitter.com/viVGastcMA
À chaque guerre ces phénomènes récurrents: les rumeurs. Comment les expliquer? Chez les civils comme dans l’armée? De quoi sont-elles révélatrices? De quoi témoignent-elles? Elles renvoient manifestement à l’imaginaire collectif d’une époque, cristallisent les grandes peurs.
À chaque époque, les peurs évoluent, diffèrent, se renouvellent.
Mais, plus encore et par-delà ce phénomène, quel aura pu être leur rôle véritable de ces peurs? Un soutien imaginaire pour ceux qui s’y identifiaient? Un étendard placébo pour ceux qui cherchaient un sens à leur combat? Il est encore trop tôt pour comprendre.
Pourquoi en sommes-nous arrivés-là? Je n’ai qu'une certitude: désormais, nous ne sommes plus simples spectateurs occidentaux, nous sommes partie prenante de cette guerre qui nous dépasse.
Une pensée à tous les civils de toutes les guerres.













