Législatives françaises: division et poussée inédite de Marine Le Pen
Marine Le Pen s'adresse aux journalistes après avoir prononcé un discours après les premiers résultats des élections législatives à Hénin-Beaumont, dans le nord de la France, le 19 juin 2022. Photo: Denis Charlet pour l'AFP.
Que retenir des élections législatives en France qui se sont tenues dimanche dernier? Depuis l’Hexagone, le journaliste Alexis Brunet dresse le portrait d’une France morcelée, minée par l’abstention et marquée par une percée de la droite populiste.
Deux mois après les élections présidentielles et la réélection d'Emmanuel Macron, les Français ont voté pour choisir leurs députés. Les Français votent très différemment selon leur région. C'est vrai partout, mais encore plus lors de ces élections législatives, dont le thème central a été celui du pouvoir d'achat.
Les 245 députés de la coalition Ensemble!, la majorité présidentielle, ont été élus plus à l'ouest qu'à l'est. Si elle totalise 131 élus, la gauche, représentée par la Nupes, cartonne surtout en Bretagne, dans le Sud-Ouest et en banlieue parisienne.
Avec 89 élus, le Rassemblement national réalise une poussée sans précédent. Il est bien ancré dans le nord de la France, dans le Pas-de-Calais, dans l'est et sur la Côte d'Azur.
Quant à la droite modérée, représentée par le parti Les Républicains, elle a limité la casse avec 61 députés, mais est surtout repliée autour de la Loire, du Cantal et des Vosges.
D’importantes disparités en fonction des régions
Cette configuration n'empêche en rien de profondes différences à l'échelle des régions.
Ces lignes sont écrites depuis la commune de Faches-Thumesnil, à la lisière de Lille. Plus grande commune de France aux mains d'un maire de La France Insoumise, parti de gauche populiste créé par Jean-Luc Mélenchon, Faches-Thumesnil a vu Adrien Quatennens, étoile montante de La France Insoumise, empocher 58 % des voix.
Et le jeune Quatennens d'être réélu député de la première circonscription du Nord. À seulement 26 kilomètres de là, Hénin-Beaumont. Ville de l'ancien bassin minier désormais en proie au chômage, elle est le principal bastion du Rassemblement national, depuis qu'un maire de ce parti issu du Front National s'y est implanté.
Marine Le Pen vient d'y rafler 72% des suffrages. Et la cheffe du parti d'être réélue députée de la 11ème circonscription du Pas-de-Calais.
À 40 km au sud-est, Roubaix. Dans cette banlieue lilloise à forte population issue de l'immigration extra-européenne, en proie à la pauvreté et à l'islamisation de certains quartiers, Karima Chouia, candidate de la France Insoumise, a été plébiscitée à 73%.
Même chose à Saint-Denis, ville accolée à Paris, dont la basilique abrite les tombeaux des rois de France, et qui a fait la une de l'actualité pour les centaines d'agressions de supporters en marge de la finale de la Ligue des Champions. Là, c'est Alexis Corbières, quadra fort en gueule et figure centrale de La France Insoumise, qui avait été réélu à 62% dès... le 1er tour.
L'abstention reste le grand vainqueur
Plus préoccupant que ce morcellement acté de la société française, l'abstention. 52% des inscrits ont voté au premier tour, 54% au second. Plus de la moitié du pays de Voltaire qui se sent ignorée par la classe politique française.
«La France qui s'en cogne», titrait l'hebdomadaire Marianne il y a quelques mois. La formule est bonne mais elle ne suffit pas.
Parmi cette France qui estime que mettre un bulletin de vote, «ça sert à rien», de nombreux citoyens sont investis dans «la chose publique», à travers le tissu associatif ou le militantisme. Ces activités se font de plus en plus pour le compte d'une ville, d'une communauté ou dans le sens d'intérêts privés, faisant progressivement passer l'intérêt national au second plan. Il y a vingt ans, l'abstention était de 40%.
«Le quant-à-soi dévitalise les procédures qui symbolisent traditionnellement une démocratie publique et une République partagée […] Le vote était un rituel fort, au cœur de la nation. Cette sacralité du vote a disparu et l'on zappe le scrutin comme on a arrêté d'aller à la messe dominicale», vient d'analyser Jérôme Fourquet dans les colonnes de nos confrères français du Figaro.
Ce politologue est auteur de L'archipel français, un ouvrage fort utile pour comprendre la France d'aujourd'hui. Car on l'aura compris, la nation du jacobinisme est en proie, depuis quelques années, à un morcellement latent. Et Jérôme Fourquet de prévoir que «la France va être très difficile à gouverner».
Le risque d'un passage en force de la réforme des retraites
Le dossier le plus brûlant est celui de la réforme des retraites. La majorité présidentielle souhaite fixer l'âge de départ à la retraite à 65 ans. En décembre 2019, une grève massive des transports parisiens, orchestrée par le syndicat d'extrême gauche CGT (Confédération Générale du Travail), a laissé des souvenirs moroses aux habitants de Paris et de sa banlieue.
Avec l'arrivée de la Covid-19 au printemps 2020, la grève a totalement cessé et la réforme a été repoussée. Deux ans plus tard, la pandémie semble passée. Avant sa fraîche réélection, Emmanuel Macron avait prévenu qu'il comptait bien mener cette réforme à son terme.
Ne disposant plus de la majorité absolue à l'Assemblée nationale, il n'est pas exclu qu'il passe par le 49-3. Créé avec la constitution française de 1958, cet article 49 alinéa 3, dit d'«engagement de responsabilité», permet au gouvernement de faire adopter un texte de loi sans qu'il soit voté.
Controversé, ce système avait été utilisé par l'ancien Premier ministre Manuel Valls pour faire adopter – contre l'avis des députés du Parti Socialiste, dans son propre camp – une réforme de la loi sur le travail.
Alors qu'il y a seulement quelques mois, la gauche française était en ruines, Jean-Luc Mélenchon a réussi le coup de force de la réunir sous son égide pour ces élections législatives, ceci à travers la formation créée pour l'occasion: la Nupes (Nouvelle Union populaire écologique et sociale).
Durant la campagne, son credo a été que si les électeurs donnaient la majorité absolue à la Nupes, Emmanuel Macron n'aurait d'autre choix que de le nommer Premier ministre.
Photo: Alexis Brunet pour Libre Média.
Sur les tracts du second tour, il était donc écrit noir sur blanc à côté du visage de Jean-Luc Mélenchon: «Dimanche, si vous allez tous voter, vous pouvez m'élire Premier ministre».
Et maintenant?
Jean-Luc Mélenchon n'a pas été entendu, mais Emmanuel Macron n'a pas eu la majorité absolue. La Nupes compte donc se positionner comme la première force d'opposition.
«Quel bon débarras d'avoir vu éjecter l'éborgneur Castaner! |ministre de l'Intérieur durant la crise les Gilets jaunes, ndlr] |...] Des opportunités incroyables vont se présenter devant vous. Des opportunités parce que vous disposez d'un magnifique outil de combat. Cet outil c'est la lutte, ce sont ces parlementaires. Mon engagement demeurera jusqu'à mon dernier souffle dans les premiers de vos rangs, si vous le voulez bien !», a tonné le tribun face à ses militants le soir de l'élection.
Au vu du goût du spectacle qui caractérise le personnage, on peut lui faire confiance pour rester fidèle à cet engagement.
De son côté, Jordan Bardella, jeune premier du Rassemblement national, a clamé qu'avec 89 députés de son parti, «le peuple français [entrait] massivement à l'Assemblée nationale». Voilà qui promet de belles échauffourées verbales dans l’hémicycle. Mais cela suffira-t-il pour réconcilier les Français avec ses institutions?
Ces dernières années, des poussées de violence ont enflammé la France: lors du mouvement des Gilets jaunes, lors des manifestations contre la nouvelle réforme de la loi travail, contre la police ou lors du «Black Live Matters» à la française.
Emmanuel Macron disposait alors de la majorité absolue à l'Assemblée. Reste donc à voir si désormais, la «guérilla» annoncée va se cantonner aux bancs du Palais Bourbon, ou si elle va déborder dans la rue; si cette nouvelle configuration va permettre de juguler les divergences d'opinion, ou si la France va continuer à s'enfoncer dans de périlleuses crispations.