Nouvelle ère, même impasse pour l'identité québécoise?

L'Assemblée nationale du Québec. Photo: jackmac34 pour Pixabay.

Jeudi le 26 mai 2022, à 16:00

L’adoption des lois 96 et 21, leur contestation promise par Ottawa et l’agitation sociale que ces lois suscitent jettent les bases d'une confrontation identitaire et constitutionnelle de taille, estime Philippe Labrecque. 


Cette confrontation qui s’annonce prend place dans un contexte où, depuis les élections générales de 2018, trois grands phénomènes structurent sociopolitiquement le Québec: l’effondrement du PLQ, la mainmise de la CAQ sur le pouvoir grâce au soutien massif de l’électorat francophone et le basculement culturel rapide vers l’anglais dans la grande région de Montréal.


La CAQ unifie le vote francophone

 
La montée électorale en force de la CAQ marque la fin, pour l’instant du moins, d’une division exagérée du vote francophone entre le PQ, QS, le PLQ et la CAQ (et l’ADQ avant 2012).
 
Malgré le front ouvert par le PCQ avec 9 % d’intentions de vote dans les derniers sondages, la CAQ reste en position de force, alors que ces mêmes sondages permettent à ce parti d’espérer obtenir près de 45 % des voix aux élections de cet automne et une majorité écrasante à l’Assemblée nationale. 
 
On peut facilement imaginer la CAQ rester au pouvoir aussi longtemps que le PLQ le fut pendant presque 15 ans, soit entre 2003 et 2018.
 

Le PQ, grand perdant?

 
Le PQ sera sûrement le grand perdant de cette reconfiguration électorale. Il aura peut-être été le parti d’une génération qui associait le socialisme et la gauche à l’indépendance, alors qu’aujourd’hui, la matrice de cette gauche est postnationale et multiculturaliste, donc de manière cohérente contre l’idée d’un peuple québécois «maître chez lui».

En ce qui a trait à QS, au-delà de la couverture médiatique disproportionnée dont ce parti bénéficie, on peut penser que ses succès lors des dernières élections avec 16% des voies forment un plafond. 
 
Noyauté par ses tendances idéologiques décolonialistes et multiculturalistes, QS semble incompatible avec l’adhésion majoritaire des Québécois à une identité ancrée dans l’assimilation et la laïcité à la française.

 

Le PLQ sous respirateur artificiel 

 
La chute est historique pour le PLQ qui récoltait 46% des voix au Québec en 2003. 
 
Aujourd’hui, presque 20 ans plus tard, le parti de Jean Lesage n’en représente plus que 17% d’après les derniers sondages, à peine plus que QS aux élections de 2018 (16%).
 
À l’abandon du PLQ par l’électorat francophone s’ajoute l’arrivée de partis souhaitant contester le PLQ sur son propre terrain (Parti canadien du Québec et Mouvement Québec), dans les circonscriptions historiquement acquises au PLQ, affaiblissant davantage l’appui électoral potentiel de ce parti. 
 
Ces nouveaux partis sont le résultat de la radicalisation d’une certaine base électorale anglo-immigrante de moins en moins disposée à accommoder les revendications liées à la défense de la langue française et de l’identité québécoise comme les manifestations hostiles à la Loi 96 au sein des Cégeps anglophones et dans les rues de Montréal.
 
On voit bien que Dominique Anglade tente de rattraper sa propre base en se joignant à ce mouvement, forcée d’inverser sa stratégie de rapprochement de l’électorat francophone adoptée après la cuisante défaite de 2018.
 
Le PLQ se retrouve incapable de réconcilier les attentes identitaires de son château fort montréalais anglo-immigrant et les attentes des francophones fédéralistes qui ne se reconnaissent pas dans l’idéologie de ce parti profondément attachée à un Canada postnational et multiculturaliste.
 
Paradoxalement, le PLQ pourrait bien effectuer un retour en force si la «menace» de la souveraineté devait reprendre de la vigueur, alors que l’électorat du «Non» se réunifierait assurément sous ce parti –paradoxe incroyable où le PLQ serait sauvé par le souverainisme!
 
Cela dit, le PLQ pourrait bien se communautariser définitivement et rester dans l’opposition pendant plusieurs années, ne pouvant miser que sur les changements démographiques le favorisant à long terme.
 

Anglicisation accélérée

 
Si le bloc électoral du PLQ se fracture, laissant le champ libre, potentiellement, à la CAQ, cette conjoncture solidifiant la place au pouvoir d’un parti se disant vouloir défendre l’identité québécoise, prend place dans une période de précarité culturelle croissante de cette même identité québécoise.
 
Si certains contestent ce constat par intérêt politique, l’empressement de la CAQ à se forger une image de défenseur de la langue et de l’identité québécoise répond, de toute évidence, à une attente de la population ancrée dans un sentiment d’insécurité identitaire et culturelle.
 
On notera que plusieurs études et analyses confirment la réalité d’une vitalité du français en chute libre alors qu’on semble avoir atteint un point tournant démographique après des décennies de hauts taux d’immigration qui favorise structurellement l’anglais.
 
De plus, culturellement et sociologiquement, l’américanisation des esprits, qui amplifie l’anglicisation indirectement, semble plus difficile que jamais à endiguer.
 

Déracinement hipster 

 
Sans tomber dans les analyses sociolinguistiques complexes, le simple observateur remarquera qu’au sein de différents quartiers de la métropole montréalaise plus particulièrement, les références culturelles, les expressions verbales et même les identités individuelles basculent soudainement vers l’anglais et une forme de
«postnationalisme hipster

L’anglicisation tranquille et graduelle, menace permanente du fait français en Amérique, semble donner place à l’ère des grands basculements soudains avec le retour des frictions identitaires que cela implique.
 
Alors que l’activisme politique de ce que certains avaient nommé les «angryphones» fracture le bloc fédéraliste, les Québécois francophones risquent fortement de vivre la frustration de se sentir en contrôle politiquement avec la CAQ au pouvoir et sans opposition digne de ce nom, mais en déclin rapide démographiquement et culturellement.

Le refus récent du gouvernement fédéral de transférer les pleins pouvoirs en immigration au gouvernement provincial du Québec et les manifestations hostiles des étudiants anglophones de l’Ouest-de-l’Île aux réformes proposées par la loi 96 forment un présage des conflits linguistico-politiques qui domineront le débat politique au courant des prochaines années.


Nouvelle ère, même défi


À moins d’un renversement drastique de la situation, la CAQ devrait remporter une victoire écrasante aux élections générales cet automne. 
 
Mais ceci ne devrait pas régler ou même atténuer les tensions identitaires et linguistiques qui prennent forme, au contraire.

Les quatre prochaines années d’un gouvernement Legault, qui reste encore hypothétique malgré tout, pourraient bien être dominées par une escalade des confrontations sur le terrain identitaire.