Crise humanitaire, division, réécriture de l’histoire, groupes néo-nazis: notre correspondante Anne-Laure Bonnel explique pourquoi les habitants du Donbass étaient pour le rattachement à la Russie, région au cœur du conflit depuis 2014.
Dans le centre-ville de Donetsk où les commerces sont ouverts et où la vie continue, des bombardements retentissent au loin vers la ligne de front. Les habitants de Donetsk ne lèvent plus la tête. Ils sont habitués.
Depuis 2014, cette zone à l’est de l’Ukraine est fréquemment sous les tirs. Cette année-là, en s’opposant à la révolution Maïdan, les séparatistes en ont pris le contrôle.
Le renversement du président ukrainien Ianoukovitch, tourné vers la Russie, est toujours perçu ici comme un coup d’État orchestré par l’Occident.
Un référendum est par la suite organisé rapidement. Un OUI massif est voté pour l'indépendance dans les régions de Donetsk et de Louhansk, résultat que n’a pas reconnu Kiev.
Les origines
La division du pays s’amplifie lorsque Kiev décide de bloquer les salaires d’une grande partie de la population russophile du Donbass, région rattachée à la Russie depuis fin septembre dernier. Cette décision hante encore la mémoire des habitants de Donetsk que je rencontre.
Un gouvernement a-t-il le droit de priver sa population de ses droits sociaux en cessant le versement des retraites et des salaires des fonctionnaires, y compris des médecins; de créer des situations de désastre humanitaire en détruisant systématiquement les infrastructures civiles telles que les canalisations d’eau et les réseaux de transport?
De même, un gouvernement a-t-il le droit d’empêcher l’acheminement de l’aide humanitaire étrangère? L’idée révolte la conscience, et c’est pour empêcher de telles situations que les Nations unies ont adopté en 2005 la notion de Responsabilité de protéger, héritière de la notion de Droit d’ingérence humanitaire.
Cette notion du droit international, qui avait permis aux Occidentaux de bombarder la Libye «pour protéger les populations civiles de la répression», ne s’applique pas aux populations du Donbass. Le gouvernement de Kiev en place à l'époque exerce un blocus de ses populations russophones de l’est du pays.
Le 4 novembre 2014, le conseil de sécurité du gouvernement adopte un «plan de mesures immédiates pour la stabilisation de la situation socio-économique» qui consistait en: «la suspension du fonctionnement des entreprises, institutions, représentations, filiales et organisations de l’État dans les villes situées dans la "zone antiterroriste" des régions de Donetsk et Lougansk.»
Les nouvelles autorités décrètent donc que les millions d’Ukrainiens qui vivent dans les régions de Lougansk et de Donetsk sont des terroristes.
La plupart des organisations humanitaires qui avaient pu obtenir un laissez-passer du gouvernement témoignent de la détresse de la population dans le Donbass, dont une grande partie avait déjà fui les combats entre les deux camps soutenus par Washington et Moscou.
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En janvier 2015, le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA) publiait un rapport rappelant que plus de 5 millions de personnes vivaient dans la zone des combats et que plus d’un million et demi de personnes particulièrement vulnérables avaient besoin d’une aide humanitaire d’urgence.
En avril 2015, l’ONG lyonnaise Triangle GH déclarait à la revue Lyon capitale après un séjour dans le Donbass: «Il est surprenant que ce pays ne soit pas une priorité au niveau humanitaire pour les gouvernements européens.»
La guerre de février 2022 aurait-elle pu être évitée?
Les héritiers d’Oradour-sur-Glane
Souvenons-nous: il y a un peu plus de soixante-dix ans, la division Das Reich écrivait sa terrible légende dans la ville française d’Oradour-sur-Glane. À titre de punition collective, les nazis massacraient 642 habitants de ce paisible village de la Haute-Vienne, ne laissant que 6 survivants.
En 2014, les bataillons Azov et Donbass arborent l’insigne de la division Das Reich. De la rune du loup inversée (emblème du bataillon Donbass) au svastika tatoué sur la poitrine de ses combattants en passant par l’insigne «Tchornii Korp us» (Corps noir), en référence directe à Die Schwarze Korps, l’organe de presse des SS, c’est toute l’imagerie nazie qui est revendiquée par ces bataillons.
Le leader de Pravy Sektor, Dmytro Iaroch, dont le mouvement a conservé les symboles des collaborateurs des nazis de l’armée insurrectionnelle, était aussi devenu le conseiller officiel du ministère de la défense ukrainien.
À cette époque, en bombardant les populations civiles de l’Est russophone de l’Ukraine, en les assiégeant, en alimentant une crise humanitaire, ces nouveaux bataillons s'inscrivaient sans ambiguïté dans la tradition des crimes SS.
Dans le Donbass, en 2022, la population n'oublie pas que les gouvernements européens ont affiché leur solidarité avec un gouvernement qui avait réhabilité des néonazis décomplexés et intégré ces derniers au sein de ses forces armées.
La réécriture de l’histoire
Le gouvernement ukrainien réécrit l’histoire en 2015.
La Rada, parlement ukrainien dominé par les nationalistes, adopte en avril 2015 une loi condamnant la propagande du totalitarisme. Dans les faits, le nouveau texte revient à placer sur un pied d’égalité l’Union soviétique et le régime nazi.
Dorénavant, le port public d’insignes comme la faucille et le marteau, le chant d’hymnes communistes sont passibles de peines allant jusqu’à dix ans d’emprisonnement.
Mais surtout, cette loi mémorielle entend interdire tout débat sur l’histoire du pays et condamnera tout propos «visant à nier publiquement le caractère criminel de ces régimes».
Ici, tous doutent que cette loi soit appliquée avec la même sévérité pour ceux qui revendiquent fièrement la victoire soviétique contre le nazisme, et les proches du gouvernement membres de groupes paramilitaires d’extrême droite, comme Pravy Sektor, qui puisent leurs symboles dans l’iconographie des SS.
D’ailleurs, dans un même élan, la Rada réhabilitait les membres de l’UPA (l’armée insurrectionnelle ukrainienne) qui a combattu aux côtés des nazis contre l’armée rouge.
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Le signal à peine donné, des hommes en cagoules déboulonnaient les statues érigées du temps de l’Union soviétique, sous le regard de la police du gouvernement de Kiev.
Pour les habitants du Donbass, il est crucial de se demander si cette Ukraine qui réhabilite les collaborateurs du nazisme, qui a marginalisé jusqu'en 2022 un tiers de sa population et a appuyé son pouvoir sur des milices fascistes, est bien compatible avec les fameuses valeurs européennes auxquelles elle prétend adhérer.
D’autres articles et reportages d’Anne-Laure Bonnel suivront dès les prochains jours.













