Tempête parfaite pour des pénuries alimentaires à l’échelle du globe

Un Yéménite transporte son enfant souffrant de malnutrition dans un hôpital de la capitale de Sanaa, en octobre 2018. Crédits photo: Mohammed Huwais pour l’AFP.

Lundi le 23 mai 2022, à 13:30

La guerre en Ukraine s’ajoute à une série d’évènements simultanés qui mettent en péril la production agricole mondiale. Cette conjoncture liée aux premiers confinements fait craindre des pénuries alimentaires de grande ampleur.


Les greniers à grains du monde entier sont vides et la production agricole mondiale peine à se maintenir, alors que la menace d’une famine aux conséquences dramatiques à l’échelle planétaire se concrétise d’après Antonio Guterres, le Secrétaire général des Nations unies.

 

Les mesures sanitaires comme facteur déclencheur 

 
La perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales dues à la pandémie et aux confinements en 2020, la hausse marquée des prix du gaz naturel, ainsi que la guerre en Ukraine et les sanctions imposées à la Russie, forment une tempête parfaite de pénurie et d’inflation rapide et significative des produits alimentaires.
 
Les causes de cette pénurie qui s’annonce sont multiples et les conséquences se font déjà sentir dans plusieurs régions du monde.
 
Le début de la guerre en Ukraine et les sanctions économiques subséquentes imposées à la Russie ont essentiellement cadenassé 30% des exportations mondiales de blé, plongeant presque instantanément différentes régions dépendantes de ces deux pays dans une grave pénurie alimentaire.
 
Des pays comme l’Égypte, la Turquie et le Yémen sont particulièrement affectés, ces derniers comptant largement sur le blé russe et ukrainien.
 
De plus, l’Inde, un producteur important, vient d’annoncer une interdiction d’exporter son blé après ses récoltes décevantes et une hausse des prix sur le marché domestique, empirant la situation sur les marchés mondiaux.
 
Anticipant la pénurie à venir, d’autres pays comme l’Argentine, l’Algérie et le Kazakhstan ont déjà commencé à limiter, et même à bannir l’exportation de blé et de certains produits agricoles et alimentaires stratégiques. 
 
D’autres États suivront assurément cette voie protectionniste dans l’espoir de préserver leurs ressources alimentaires pour leur propre population, amplifiant la pénurie et la flambée des prix.
 
La confrontation entre l’Occident et la Russie au sujet de l’Ukraine mène à une impasse alimentaire que les deux côtés tenteront inéluctablement d’exploiter à leur avantage, ce qui pourrait bien mener à de longues rondes diplomatiques avant que les quantités de blé de cette région soient libérées.
 

Explosion des prix, la situation risque de perdurer

 
Si, dans l’immédiat, la quantité de grains disponibles à l’exportation diminue dangereusement, les productions agricoles futures se retrouvent également dans une situation précaire. 
 
On peut envisager une pénurie alimentaire sur plusieurs années dues à la hausse vertigineuse du prix de l’engrais, soit par plus du triple depuis le début de la pandémie.
 
Les perturbations des chaînes d’approvisionnements mondiales dues à la pandémie, la forte hausse du prix du gaz naturel (une matière importante dans la production d’engrais) et les sanctions imposées sur les exportations de potasse provenant de Biélorussie et de la Russie ont simultanément contribué à une explosion du prix des fertilisants qui assurent la quantité et la qualité des productions agricoles.
 
Tout comme l’engrais, une hausse des prix parallèles de l’herbicide devrait mener à certaines difficultés au-delà de 2022-23, car si les agriculteurs tentent de limiter leurs coûts en utilisant moins d’herbicides cette saison, cela ne fera que rendre la lutte contre les mauvaises herbes plus difficile à l'avenir.
 
Des agriculteurs affectés par la hausse des prix devront donc envisager de se passer d’engrais et d’herbicides, incapables de se les permettre, affectant leurs récoltes.

 

Un «remake» de 2008?

 
La pénurie alimentaire qui prend forme ressemble à celle de 2007-2008, alors qu’une hausse importante du prix de produits alimentaires avait contribué à une série de crises sociales dans des dizaines de pays en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient, incluant le Printemps arabe, notamment.
 
Tout comme en 2008, la crise alimentaire actuelle s’accompagne d’une hausse du prix du pétrole, exacerbant la situation davantage et affectant négativement les chaînes d’approvisionnement déjà fragilisées depuis le début de la pandémie.
 
Plusieurs pays en développement comme le Sri Lanka ou la Tunisie sont sortis financièrement très affaiblis de la pandémie, alors que leur dette publique a augmenté drastiquement par les conséquences économiques de celle-ci, réduisant leur marge de manœuvre face à une crise supplémentaire, alimentaire cette fois-ci, qui se profile.

 

Cocktail explosif 

 
Comme si ce n’était pas suffisant, tout comme en 2008, alors que le monde sortait d’une crise financière sans précédent pour entrer dans une récession, plusieurs analystes financiers et économistes prédisent une période de déclin économique similaire très prochainement.
 
Les «crises» s’enchaînent et s’accumulent. Que ce soit la crise sanitaire, une montée des tensions géopolitiques, la croissance incontrôlable de la dette publique mondiale, ou la récession qui se pointe à l’horizon, la crise alimentaire déjà en place pourrait bien être la goutte nous faisant basculer fermement dans une nouvelle ère beaucoup plus conflictuelle qu’on aurait pu l’imaginer voilà à peine deux ans.
 
Comme quoi la réalité dépasse souvent l’imagination.