La révolte se poursuit en Iran. Le point de départ du mouvement de contestation est la mort de Mahsa Amini sous les coups de la police, mais il s'est étendu à une critique plus globale du système. Entretien avec une spécialiste renommée.
«Les femmes iraniennes ont compris qu'elles ne devaient pas attendre un sauveur, qu'elles gagneraient quand elles n'auraient pas peur. Nous nous sommes tues pendant des années, nous avons été humiliés toute la vie et nous avons décidé d'être le leader du changement. Plus d'écharpe, plus de voile!», lâche à Libre Média Parisan (prénom changé), une Iranienne réfugiée en France depuis quelques années.
Depuis près d'un mois, l'élan de contestation ne faiblit pas. Peut-il déboucher sur un après? Pour en parler, entretien exclusif avec Amélie Myriam Chelly, spécialiste de l'Iran et auteur du Dictionnaire des islamismes (Éditions du Cerf, 2021).
Alexis Brunet: En quoi l'élan de contestations actuel est-il différent des précédents?
Amélie Myriam Chelly: La grande différence avec les mouvements des dernières décennies, c'est que celui-là pourrait être plus durable. Ces manifestations sont parties d'une question liée aux mœurs et aux yeux d'une grande partie de la classe médiatique internationale, c'est une révolution d'Iraniennes qui devient aussi une révolution d'Iraniens.
Cependant, il ne faut pas penser que les hommes qui rallient les troupes le font exclusivement pour le retrait du voile de leur épouse ou de leur fille: ils trouvent là l'occasion de manifester aussi leur mécontentement vis-à-vis de la situation économique et politique.
La question du voile est donc ici la boîte de pandore. Ce n'est pas la première fois que l'on a un élan protestataire qui échappe ensuite à la raison originelle. Seulement ici, il ne faut pas penser que c'est un soulèvement qui est exclusivement axé sur la question des mœurs.
On l'oublie souvent mais il semble en effet que les gens aient faim en Iran. La contestation serait donc liée à l'état catastrophique de l'économie?
Indéniablement, le point de départ, c'est la mort de Mahsa Amini sous les coups de la police, ce mouvement de contestation est donc lié aux mœurs au départ. Mais il s'est étendu à une critique beaucoup plus globale à l'égard du système, et notamment de la gestion économique. Celle-ci est attribuée à deux choses: d'abord, aux sanctions.
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Tout comme la Corée du Nord, l'Iran est un des pays les plus sanctionnés au monde, ce qui assèche l'économie et ne permet pas aux autres pays signataires de remplir leur contrepartie.
La deuxième chose, c'est que l'Iran, encore depuis la guerre en Syrie, joue le rôle du grand champion chiite de la région. L'idéologie du régime ne faisant plus recette à l'intérieur du pays, celui-ci a tendance à vouloir exporter cette idéologie pour assurer des continuités en Irak ou au sud du Liban, par exemple.
Au début de la contestation, pourquoi le pouvoir s'est-il empressé de bloquer internet?
Amélie Myriam Chelly: Assez régulièrement, la population critique le système sur la confiscation de son économie pour mieux asseoir un rôle régional. La crise économique a d'ailleurs un lien avec la répression dans le sang. Certes, les contestations sont très régulièrement réprimées dans le sang en Iran, mais du fait des sanctions économiques, l'Iran se dote de plus en plus de systèmes endogènes.
On a ainsi un Uber local, un Amazon local, d'autres applications locales pour permettre à l'économie de survivre un tant soit peu. Dès lors qu'il y a de grands élans protestataires, on coupe l'internet mais le couper trop longtemps, c'est mettre l'économie dans une situation encore pire que ce qu'elle est déjà. Il faut donc couper peu de temps et frapper fort mais pour l'instant, on le voit bien, l'élan protestataire est fait pour être durable.
Quel est le profil des manifestants? On a l'impression qu'il y a surtout des étudiants…
Amélie Myriam Chelly: Au départ c'était des femmes, qui ont ensuite été ralliées par des hommes. Effectivement, les élans révolutionnaires actuels sont plus jeunes que ceux qu'on a pu observer en 2017 ou 2018, et qui réunissaient la quasi-intégralité des classes et des âges de la population.
«En 2009, l'Iran s'est embrasé. Médiatiquement, je pense que c'est là que l'on a le plus pensé que le régime allait tomber, et puis Michaël Jackson est mort. Les médias se sont alors détournés de ce qui se passait en Iran. Comme les projecteurs n'étaient plus braqués sur le pays, la répression a continué de faire rage et la population s'est fatiguée».
Cependant, c'est un peu différent car c'était des manifestations qui étaient beaucoup plus axées sur l'économie, et qui émanaient d'une population qui avait pour vocation de rester vivre en Iran. Ce n'était pas le cas lors des manifestations de 2009, par exemple, à la suite de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad [président de 2005 à 2013, ndlr].
À cette époque, c'était surtout des jeunes de classe moyenne et haute qui étaient en mesure de quitter l'Iran si jamais ils étaient inquiétés. Par la suite, les mouvements de contestation ont émané de la part de ceux visant une vie en Iran et qui ne parvenaient même plus à faire une chose incontournable d'un point de vue culturel en Iran: créer un foyer.
Dites-nous en plus…
Amélie Myriam Chelly: Contrairement à beaucoup de pays de la région, quand on n'a pas d'argent, on ne fait pas d'enfant en Iran. Le taux de natalité iranien n'a donc rien à envier à celui que l'on peut observer en France. La population qui manifeste est donc plutôt jeune, mais la population vieillissante est de tout cœur avec les manifestants. Elle ne sort pas forcément dans la rue parce que la répression est plus brutale à trois égards.
D'abord, parce que quand il s'agit de quelque chose qui est lié à la vitrine identitaire de la république islamique, le régime réprime beaucoup plus sévèrement pour ne pas perdre la face. Ensuite, pour ce que j'ai évoqué tout à l'heure par rapport à internet. Enfin, parce qu'on fait face à un retour de politique intérieure qui est tenu par des conservateurs. Ce n'était pas le cas en 2018 et 2019, quand Hassan Rohani [président de 2013 à 2021, ndlr] était alors à la tête du pays avec une volonté de montrer patte blanche sur la scène internationale.
Vous dites que la population est de tout cœur avec les manifestants mais qu'en sait-on? Le pouvoir n'a-t-il pas des soutiens?
Amélie Myriam Chelly: Oui bien sûr qu'il y en a, mais la partie qui soutient le pouvoir est minoritaire. Certes, il est très difficile d'avoir des chiffres dans la république islamique mais quand on observe le taux de mécontentement, le nombre de demandes de visa pour l'étranger ou le nombre de départs effectifs, on se rend compte que le taux de satisfaction à l'égard du régime reste marginal.
La difficulté à comptabiliser est qu'il y a énormément de personnes qui dépendent de l'économie de l’État. Quand on est fonctionnaire, c'est très difficile d'afficher une opposition au régime étant donnée la sévérité de la répression.
De plus, c'est un État qui possède des entreprises publiques mais aussi semi-publiques, ce qui fait que quand on travaille dans le privé, on peut en fait dépendre de l’État.
Enfin, les Iraniens ne se départagent pas qu'entre opposants et soutiens au régime: il y a une grande partie de la population qui est mécontente du régime, mais qui ne veut absolument pas d'une ingérence étrangère. Si elle adhère aux manifestations dans le pays, elle ne voit pas forcément d'un bon œil les manifestations de soutien qu'il peut y avoir à l'extérieur, car elle estime que ça peut faire le beurre des puissances étrangères.
Les manifestations de soutien à l'extérieur seraient donc contre-productives?
Amélie Myriam Chelly: Non, ce n'est pas perçu comme contre-productif, mais la population qui est contre le régime n'est pas dupe du fait que ça puisse aller dans le sens d'intérêts sur lesquels ils ne s'alignent pas. Beaucoup de personnes sont pour que le régime abdique, mais une grande majorité de la population ne voudrait pas que le régime tombe du fait des États-Unis, par exemple.
Justement, le discours complotiste du pouvoir, qui assure que les États-Unis et Israël fomentent cette contestation, prend-il auprès de la population?
Amélie Myriam Chelly: C'est en tous cas un discours qui est très régulièrement utilisé par le régime pour servir ses fins. Assez régulièrement, quand il y a des manifestations en Iran, les dignitaires de la classe politique iranienne prennent le micro pour dire «attention, les États-Unis font la pluie et le beau temps, demain si vous continuez de manifester, à notre place, vous aurez les moudjahidin du peuple».
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Comme les moudjahidin du peuple sont détestés de la population iranienne, pour la simple et bonne raison que pendant la guerre entre l'Iran et l'Irak, ils étaient du côté irakien et que comme ils parlaient persan, ils étaient les geôliers qui venaient traduire pendant les séances de torture, ça peut avoir un impact sur une partie de la population.
De plus, les politiques américains, tels que John Bolton ou Mike Pompeo, ont déclaré eux-mêmes qu'il fallait apporter un soutien à tous les mouvements qui pouvaient déstabiliser le pays, qu'il s'agisse de mouvements sociaux, féministes, ou séparatistes.
Voilà qui ne va pas arranger les affaires de ces derniers... Qu'en est-il de l’opposition? Est-elle unie?
Amélie Myriam Chelly: Même en 2019, lors de ce que l'on appelle «le mouvement vert», où l'on a vu l'opposition la plus unie et identifiable de l'histoire des élans protestataires iraniens sous la république islamique, on a remarqué des dissensions.
Par exemple, le jour où Reza Pahlavi, fils du dernier chah d'Iran, a porté le bracelet vert, on a vu les monarchistes se disputer entre eux jusqu'à Paris. Cet exemple montre que si l'élan de contestation était alors très uni, c'était avec certaines limites.
Aujourd'hui, il me semble que l'on en est assez loin. Si la raison qui pousse les Iraniens dans la rue, à savoir un desserrement de l'emprise du régime sur les mœurs, fait consensus, on n'a rien de véritablement structuré pour un après.
Il n'y a donc aucune raison à ce que cet élan de contestation débouche sur quelque chose...
Amélie Myriam Chelly: Lors de la révolution de 1979, «rien ne laissait présager que» et pourtant... Vous aviez le premier grand mouvement directement aligné sur Moscou, à savoir les communistes iraniens, qui était structuré. Ce sont eux qui ont initié la révolution de 1979. Ils pensaient sans doute récupérer le pouvoir par le vote démocratique et finalement, s'est structuré dans l'ombre et depuis la France le velayat-e-faqih, c'est-à-dire l'idéologie de la tutelle du juriste théologien écrit par Khomeiny, qui jettera les bases de la république islamique... Les Iraniens ont donc encore ce fantôme qui plane de «la révolution on sait faire mais l'après on sait pas».
Mais avec Khomeiny il y avait une idéologie, une colonne vertébrale...
Amélie Myriam Chelly: Il y a eu deux temps, d'abord un chiisme rouge et ensuite un chiisme noir. Le chiisme révolutionnaire rouge a effectivement beaucoup grossi les rangs de la révolution, car quand vous prenez les gens de gauche, partout dans le monde, les communistes au départ, les vrais, sont de grands bourgeois qui ont eu le temps de lire et de s'imprégner des idéologies communistes.
En Iran, c'était une faible partie de la population qui avait la capacité de concevoir l'athéisme, ce qui ne pouvait pas fonctionner sur la majorité de la population qui demeurait très religieuse malgré tout. Le philosophe Ali Shariati a eu cette idée géniale de venir concilier les thèses communistes avec la religion en faisant un chiisme rouge, c'est-à-dire en définissant le chiisme comme révolutionnaire.
Cela a été balayé d'un revers de main par un chiisme noir, qui est lui institutionnel et clérical, mais je pense que la population elle-même ne s'attendait pas forcément à ce que la révolution débouche sur un nouveau type de pouvoir.
On s'abstiendra de faire des pronostics, mais qu'est-ce qui se dessine avec la contestation actuelle?
Amélie Myriam Chelly: La seule chose qui me paraît réellement envisageable, c'est la durabilité. Cependant, il faut faire la distinction entre la durée des manifestations et la durée de la médiatisation des manifestations. En 2009, l'Iran s'est embrasé. Médiatiquement, je pense que c'est là que l'on a le plus pensé que le régime allait tomber, et puis Michaël Jackson est mort.
Les médias se sont alors détournés de ce qui se passait en Iran. Comme les projecteurs n'étaient plus braqués sur le pays, la répression a continué de faire rage et la population s'est fatiguée. Depuis, il y a très régulièrement des manifestations en Iran dont on entend peu parler en Occident.
C'était notamment le cas en 2019, où les gens sont descendus dans la rue à cause de la hausse du prix des œufs. Une grande force de l'élan actuel, c'est qu'il ne réjouit pas du tout les pays du Golfe, qui réalisent maintenant que ça pourrait donner des idées à leurs femmes...












