Le départ exigé de l’ambassadeur argentin au Brésil porte à un niveau inédit les tensions entre Lula et Milei. Pour le géographe Hervé Théry, les deux voisins s’affrontent sur presque tous les fronts, mais la rupture totale reste improbable.
«Il y a une rivalité de fond, un conflit politique, diplomatique et financier. Il y a à peu près tout ce qu’on veut.» Pour le géographe Hervé Théry, spécialiste du Brésil, la crise entre Brasilia et Buenos Aires dépasse la querelle personnelle entre deux présidents que tout oppose.
Le gouvernement argentin a annoncé mardi que le Brésil avait demandé le départ de son ambassadeur en poste à Brasilia. La représentation brésilienne à Buenos Aires sera par ailleurs abaissée au niveau de chargé d’affaires. Ce geste marque une nouvelle étape dans la détérioration des relations entre les deux principales puissances d’Amérique du Sud.

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À l’origine de cette escalade: une nouvelle salve d’insultes lancée par Javier Milei lors d’un déplacement à São Paulo, le 25 juillet. Aux côtés de Flávio Bolsonaro, le président argentin a qualifié Lula de «détenu» et le gouvernement brésilien de «socialistes voleurs».
Il s’en est également pris au juge Alexandre de Moraes, figure honnie des milieux bolsonaristes et connu pour son bras de fer avec X et Elon Musk, en le qualifiant de «lixo careca», soit d’«ordure chauve» en portugais.
Cette surenchère survient aussi dans un climat nationaliste exacerbé par la défaite de l’Argentine contre l’Espagne en finale du Mondial, marquée par des accusations de mauvais esprit sportif et une vague d’insultes contre les Argentins sur les réseaux sociaux. Milei a depuis durci par décret les règles visant les étrangers accusés d’inciter à la haine contre les Argentins.
«Ce n’est pas habituel dans les relations entre chefs d’État», souligne le géographe au téléphone. La virulence du président argentin a fini par provoquer une réaction diplomatique formelle du Brésil.
Une rivalité historique
Ce conflit de personnalités se greffe sur une rivalité beaucoup plus ancienne. Le Brésil et l’Argentine ont longtemps été les deux grands pôles de puissance du continent sud-américain.
«Les Argentins sont assez amers puisque, jusqu’aux années 1950, ils étaient un pays développé. Dans les manuels de géographie français, ça faisait partie des grandes puissances. Depuis, ils ne cessent de décliner et le Brésil de monter», résume l'auteur du livre Amazone: un monde en partage (CNRS Éditions, 2024).
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Cette inversion du rapport de force nourrit une compétition durable, à laquelle s’ajoutent les stéréotypes mutuels et le football. Le spécialiste compare cette relation à celle qu’entretiennent historiquement la France et la Grande-Bretagne: deux pays proches, parfois alliés, mais constamment tentés par la rivalité et la «bisbille».
Les Argentins se perçoivent volontiers comme les héritiers les plus européens de l’Amérique latine. Ils réduisent parfois les Brésiliens à l’image des «canarinhos», de petits canaris bruyants vêtus de couleurs vives.
«Un grand écart politique»
Lula incarne une gauche brésilienne revenue au pouvoir après les années Bolsonaro. Milei, au contraire, se présente comme l’un des chefs de file de la nouvelle droite latino-américaine, alignée sur Donald Trump et proche de la famille Bolsonaro.
«Il y a un grand écart politique et puis une détestation mutuelle, peut-être un peu jouée médiatiquement, entre Milei et Lula», observe Hervé Théry.
Milei s’est effectivement rendu à des rassemblements conservateurs au Brésil et a affiché son soutien à Flávio Bolsonaro, présenté comme l’héritier politique de son père. Ses attaques contre Lula s’adressent aussi à son propre électorat, aux bolsonaristes et aux réseaux trumpistes.
Javier Milei tient un maillot de la sélection nationale argentine aux côtés de Flávio Bolsonaro, candidat de la droite à la présidence du Brésil, lors du lancement de sa candidature à la convention du Parti libéral, à São Paulo, le 25 juillet 2026. Photo: Nelson ALMEIDA pour l’AFP.
Lula peut également tirer profit de cette confrontation. Selon Hervé Théry, les attaques étrangères renforcent sa popularité lorsqu’elles lui permettent de se poser en défenseur de la souveraineté nationale. La tension pourrait donc servir les deux camps.
Une dette symbolique
Le conflit ne se limite pas à ce jeu politique et diplomatique. L’Argentine refuse également de régler une dette de 63 millions de réals — environ 17 millions de dollars CAD — contractée auprès de la Maison de la Monnaie du Brésil, qui imprime une partie des billets argentins.
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«C’est très peu de choses, mais c’est quand même un peu un aveu de soumission. Si on fait imprimer ses billets par le voisin, c’est qu’on n’a pas les compétences. Et la monnaie, ça touche au symbole», insiste-t-il.
Le montant est modeste à l’échelle des deux États, mais il ajoute une dimension financière à une crise déjà chargée de ressentiment national.
Des économies imbriquées
Malgré les insultes, une rupture profonde demeure peu probable. Les deux pays sont liés par le Mercosur et par des échanges commerciaux considérables. «Les principaux flux, c’est Argentine-Brésil, Brésil-Argentine», rappelle Hervé Théry.
Les échanges agricoles sont importants, tandis qu’une part notable des voitures fabriquées au Brésil est vendue sur le marché argentin. Chaque été, le sud du Brésil accueille aussi de nombreux vacanciers argentins.
La réalité économique impose donc une limite aux surenchères. Les gouvernements peuvent se quereller et réduire le niveau de leur représentation diplomatique sans remettre en cause les fondements de leur relation commerciale.
Des tensions durables
Hervé Théry estime toutefois que la tension pourrait continuer de monter jusqu’à l’élection brésilienne d'octobre. Le soutien de Donald Trump au camp Bolsonaro ajoute, selon lui, «du bois dans la fournaise».
Le vice-président brésilien a tenté de calmer le jeu en rappelant que ni les Argentins ni les Américains ne votent au Brésil. Ce rappel à la souveraineté résume la position de Brasilia: résister aux provocations, mais éviter une rupture qui nuirait aux deux économies.
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La crise est sérieuse, mais elle demeure encadrée par une interdépendance difficile à contourner. Derrière le tempérament fougueux de Milei et la froide riposte diplomatique de Lula, le Brésil et l’Argentine restent condamnés à cohabiter.













