En Iran, alors que la colère sociale bat son plein, un proche du pouvoir a assuré que la République islamique était capable de fabriquer des têtes nucléaires. Comment interpréter cette déclaration? Pour Libre Média, deux spécialistes se prononcent.
«Nous avons la capacité technique de fabriquer une bombe nucléaire, mais nous n'avons pas pris la décision d'en construire une», a déclaré le 17 juillet, Kamal Kharazi, conseiller du guide suprême et ancien ministre des Affaires étrangères. Parole en l'air ou réalité?
«Ce n'est pas une parole en l'air, mais ce n'est pas un scoop. La nouveauté c'est qu'ils le disent», indique Thierry Coville, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et auteur de L'Iran, une puissance en mouvement (Éditions Eyrolles).
Bombe nucléaire... et sociale
«L'Iran a signé l'accord sur le nucléaire en 2015. D'après ce que l'on sait, ils le respectaient et l'économie était en train de repartir. En raison du retrait de Donald Trump de cet accord et du désengagement de l'Iran de ses obligations, l'Iran enrichit désormais son uranium à 60%, maîtrise de mieux en mieux ces techniques d'enrichissement et devient ce qu'on appelle une puissance du seuil», analyse-t-il avec Libre Média.
«Cependant, avoir la capacité technique de fabriquer une bombe ne suffit pas. On ne fabrique pas des ogives nucléaires du jour au lendemain et ensuite, il leur faudrait faire des essais».
La déclaration de l'ancien ministre Kharazi survient alors que le gouvernement fait face à une forte grogne sociale et que la répression bat son plein.
«La classe moyenne n'en peut plus»
«Quand on va en Iran, on voit que les gens sont en colère. La classe moyenne n'en peut plus, elle se paupérise! Il y a des difficultés économiques propres à l'Iran, certes, qui est une économie rentière, mais l'aggravation des conditions économiques est principalement liée aux sanctions américaines», analyse Thierry Coville.
Par quel mécanisme? «En raison des sanctions, l'Iran exporte très peu de pétrole. Le pétrole représentant 30% des recettes budgétaires, le déficit budgétaire est important», souligne le chercheur.
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«Depuis 2018, comme la monnaie s'est effondrée, l'inflation est de 40%. En 2017, elle était à moins de 10%. De plus, le gouvernement a fait l'erreur de supprimer les subventions de change, ce qui a des conséquences néfastes sur l'importation de médicaments et de biens alimentaires.»
En juin dernier, l’économie iranienne a atteint 80% sur les produits alimentaires. Une réalité qui a poussé les ouvriers, les enseignants et les retraités à prendre la rue.
Un régime basé sur la peur
Outre les conditions économiques, les manifestants dénoncent la corruption des élites et le non-respect des règles d’entretien des bâtiments, qui a provoqué la mort de 43 personnes dans l’effondrement d’un immeuble en mai dernier.
Dans un contexte si chaotique, à quoi rime cette course à l'armement?
«Le gouvernement iranien dit qu'il a la capacité de se doter de l'arme nucléaire pour faire peur, comme à son habitude. C'est un régime qui ne fonctionne qu'en faisant peur, il veut faire peur à ses propres citoyens et au monde depuis maintenant 43 ans», dénonce auprès de Libre Média Mahnaz Shirali, politologue iranienne et enseignante à Science Po Paris.
Avec cette déclaration qui a donné une trouille bleue à Joe Biden, le régime des mollahs chercherait-il à consolider sa légitimité?
«Le programme nucléaire iranien ne date pas d'aujourd'hui, il a commencé sous le Chah», rappelle Thierry Coville en entrevue.
«L'Iran étant alors gorgé de pétrole, le Chah ne devait pas penser qu'au nucléaire civil. Lors de l'arrivée au pouvoir de l'ayatollah Khomeiny, le nouveau régime a cessé son programme nucléaire, car il considérait que ce n'était pas islamique. D'après ce que l'on sait, il l'a redémarré dans les années 1980».
Pour quelles raisons? «Le gouvernement étant hyper nationaliste, on pense que l'idée était alors d'avoir une force de dissuasion. Il faut se souvenir que quand l'Iran a été envahi par l'Irak, personne dans le monde n'a levé le petit doigt», rappelle l’universitaire.
Ce dernier poursuit: «Chez les plus radicaux du régime, on entend donc, actuellement, l'argument que si la Libye de Khadafi ou l'Ukraine avaient eu l'arme nucléaire, ils n'auraient pas été envahis. Ce sont ceux-là qui proposent de sortir du traité de non-prolifération. Cependant, ce ne sont pas eux qui tiennent la ligne politique du gouvernement actuel».
Pauvreté: la fuite en avant des mollahs?
L'arme nucléaire fait-elle rêver les Iraniens? Mahnaz Shirali balaye cette hypothèse:
«Pas du tout, les Iraniens ne voient aucune sorte de prestige dans l'idée que leur pays pourrait avoir l'arme nucléaire, ceci d'autant plus qu'ils voient bien que c'est la diplomatie belliqueuse du gouvernement qui a ruiné leur pays! Aujourd'hui en Iran, la population meurt de faim, les classes moyennes ont été ruinées par cette course à l'arme atomique. Les Iraniens sont un peuple pacifique qui aspire juste à vivre normalement et en paix.»
Entre 2011 et 2021, 8 millions d'Iraniens faisant partie de la classe moyenne sont tombés dans la pauvreté.
L’année dernière, un membre de la commission économique du Parlement iranien affirmait que 80% de la population iranienne vivait sous le seuil de pauvreté. Actuellement, 25% des Iraniens logeraient dans des conditions proches des bidonvilles.
Le gouvernement envisage-t-il d'écouter enfin la rue? «Il n'y a que les démocraties qui écoutent leur population et qui prennent en considération les revendications de leurs citoyens», rappelle la politologue.
«Le gouvernement iranien n'écoute pas du tout les manifestants. Il n’y a aucune inflexion du pouvoir face à leurs revendications». Rien qu’entre janvier et mars, plus de 100 personnes ont été exécutées par le pouvoir, selon l’ONU.












