Poignardé au cou et au foie par Hadi Matar, un Américain d'origine libanaise de 24 ans, l’écrivain anglais Salman Rushdie pourrait bien perdre un œil et a les nerfs sectionnés. Éclaircissements et hypothèses sur les événements.
Arrêté et mis en garde à vue, son agresseur ne cache pas ses sympathies pour la République islamique d'Iran: du commandant iranien Qassem Solemani, assassiné en 2020 par les États-Unis à l'ayatollah Khomeiny, sa page Facebook, qui a maintenant été suspendue, rend largement hommage aux grandes figures du régime des mollahs.
Si la presse conservatrice iranienne a salué cette agression, le pouvoir ne l'a officiellement pas commentée.
La littérature au bûcher
Écrivain de langue anglaise, Salman Rushdie publie en 1988 Les versets sataniques, un roman sur le déracinement des immigrés.
Avec un réalisme magique qui n'est pas sans rappeler l’œuvre de l’écrivain colombien Gabriel García Márquez, Salman Rushdie y décrit l’itinéraire de deux Indiens arrivant à Londres. Dans le second chapitre, un certain prophète Mahound, berné par le Diable, prêche la foi en d'autres divinités que le Dieu unique du monothéisme.
Fiction? Peu importe. Dès l'année qui suit, des exemplaires sont brûlés par des foules de musulmans en colère. Et le 14 février 1989, l'ayatollah Rouhollah Khomeiny demande, dans une fatwa (décret religieux), «à tous les musulmans zélés d'exécuter l'auteur, les éditeurs et tous ceux qui en connaissent le contenu».
En 1998 Kamal Kharazi, alors ministre des Affaires étrangères iranien, annonce que la tête de l'écrivain n'est plus mise à prix: le gouvernement iranien «ne fera rien qui puisse menacer la vie de l'auteur des Versets sataniques», explique-t-il.
Dans la foulée, les relations diplomatiques entre Londres et Téhéran sont rétablies. Aujourd'hui, quelle est la position du pouvoir iranien?
«En son temps, la fatwa avait été un coup médiatique extraordinaire pour Khomeiny. Négatif de notre point de vue, mais positif dans beaucoup de pays musulmans, où l'islam est vu comme injustement attaqué par les Occidentaux. Mais une fatwa, d'après certains chiites, n'a de valeur que du vivant de son auteur. Je pense donc que le gouvernement n'a que faire de cette attaque», explique à Libre Média un universitaire spécialiste de l'Iran, et qui ne souhaite pas intervenir publiquement.
Stupeur en Occident
«Depuis hier, les proches du régime sont en train de crier victoire sur Twitter et dans la presse, qui est muselée par le pouvoir», nous informe pour sa part Mahnaz Shirali, sociologue et politologue spécialiste de l’Iran, contactée par Libre Média.
«Parallèlement, les Iraniens s'expriment sur les réseaux sociaux pour condamner cet attentat, pour dire qu’ils doivent montrer à quel point ils sont différents du pouvoir, qu'ils ne le soutiennent pas», poursuit-elle.
«Il y a une condamnation unanime de la part de la société et sur les réseaux sociaux, un hashtag a été lancé pour condamner cet attentat».
En Occident, c'est la stupeur. Depuis vendredi, les tweets et messages d'indignation pleuvent comme à Gravelotte.
«Cet acte de violence est horrifiant », a commenté la Maison-Blanche sur son site. «La haine et la barbarie viennent de frapper [Salman Rushdie] lâchement», a tweeté le Président de la République française, Emmanuel Macron.
«J'espère que Salman Rushdie va se remettre de cette attaque», a laconiquement tweeté Bob Rae, ambassadeur du Canada aux Nations Unies.
Dans ce raz-de-marée d'émotions, d’autres politiciens on été moins réactifs: Justin Trudeau, premier ministre du Canada, a finalement tweeté le lendemain après-midi que «l'attaque lâche à l'endroit de Salman Rushdie est un affront à la liberté d'expression sur laquelle notre monde repose.» Quant à François Legault, premier ministre du Québec, il n'a toujours pas commenté l'affaire.
«Je suis étonnée que l'Occident soit étonné»
«Je suis étonnée que l'Occident soit étonné»
« Je suis surprise que cet attentat surprenne l'Occident», analyse pour Libre Média Mahnaz Shirali.
«Ça fait 43 ans que le régime iranien tue ses opposants dans les pays libres et qu'il fait tout ce qu'il veut. Actuellement, la voie diplomatique avec les puissances étrangères pour le nucléaire ne marche pas. Or, jeudi 11, on a appris que John Bolton avait été directement menacé par le pouvoir iranien. Un jour plus tôt, c'était une opposante iranienne vivant aux États-Unis. Maintenant, c'est Salman Rushdie qui a été attaqué», laisse-t-elle tomber.
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«Cet enchaînement, poursuit-elle, est une façon pour le pouvoir iranien de dire qu'étant donné que la voie diplomatique ne marche pas, ils sont capables d'imposer leurs volontés comme ils le veulent. Je suis étonnée que l'Occident soit étonné, c'était tellement prévisible».
Reste à savoir si Hadi Matar était directement mandaté par le pouvoir iranien ou si son acte relève plus du «djihadisme d’atmosphère» cher au politologue arabisant Gilles Kepel. Développé dans son dernier livre Le prophète et la pandémie, ce concept désigne les attaques au couteau d'individus se réclamant de l’islamisme, mais n'appartenant à aucune organisation islamiste, tel qu'il en arrive régulièrement en Israël ou en France.
Qui est Hadi Matar, l'assaillant de Rushdie?
Qui est Hadi Matar? Né en Californie, il a été décrit par un ancien camarade de classe comme «un musulman très pratiquant [qui] se lavait les pieds dans les toilettes du lycée et participait à des débats sur la foi avec ses amis».
De son côté, le journal L'Orient-Le-Jour, qui a interrogé le président du conseil municipal du village de Yaroun, au sud du Liban, confirme dans un article que ses parents sont bien originaires de cette région.
Le sud du Liban, où est solidement implanté le Hezbollah («parti de Dieu»), milice chiite alliée au pouvoir chiite iranien, et qui envoie régulièrement des roquettes au nord d'Israël, son voisin.
Hadi Matar a-t-il été mandaté par le Hezbollah ou a-t-il agi seul? Jusqu'à présent, l'organisation chiite n'a pas commenté l'attentat.
En mars 2012, en France, le franco-algérien Mohammed Merah mitraillait depuis son scooter une école juive à Toulouse, tuant sept personnes, dont trois enfants. Lors du procès, son avocat défendra la thèse du «loup solitaire».
À deux reprises, Mohamed Merah s'était pourtant rendu dans des camps d'entraînements pour djihadistes au Pakistan, à la frontière avec l'Afghanistan.
«Donnez-moi un couteau, je ne saurai même pas tuer un poulet», lance Mahnaz Shirali.
Sans présumer qu'Hadi Matar s’est rendu aussi loin que Merah de sa terre natale pour s'entraîner aux coups de couteau, il est donc légitime de se demander s'il s'est beaucoup préparé voire s'il a pu compter sur certains appuis.
Sans présumer qu'Hadi Matar s’est rendu aussi loin que Merah de sa terre natale pour s'entraîner aux coups de couteau, il est donc légitime de se demander s'il s'est beaucoup préparé voire s'il a pu compter sur certains appuis.












