Sabotage de Nord Stream: l’histoire va-t-elle se répéter?

Cette photo d'archive prise le 1er mars 2022 montre un conteneur décoré d'une carte indiquant la position du gazoduc Nord Stream 2, lequel n’a finalement jamais été mis en service. Photo: John MacDougall pour l’AFP.

Mercredi le 12 octobre 2022, à 11:35

Le 26 septembre, les tuyaux de Nord Stream 1 et Nord Stream 2, reliant la Russie à l'Allemagne, ont été endommagés, relâchant des millions de mètres cubes de gaz. Ce précédent fait planer la menace de nouveaux sabotages et de cyberattaques.

 

Coup de tonnerre: le 26 septembre dernier, le monde entier apprenait que les réseaux Nord Stream 1 et 2 avaient été sabotés par un acteur toujours inconnu.

 

Ces fuites n’auront aucun impact sur l’approvisionnement énergétique, mais il s’agit d’«un événement inédit très rare causant de grandes inquiétudes sur le futur de la sécurité énergétique en Europe», avertit d’entrée de jeu Yvan Cliche, spécialiste québécois des enjeux énergétiques.

 

«Les travaux sur les pipelines vont prendre beaucoup de temps et vont être très complexes, car les dommages sont très substantiels», poursuit-il en entrevue.

 

Le réseau Nord Stream 1 avait cessé d’être opérationnel dès le début du mois de septembre en raison du conflit russo-ukrainien. Quant à lui, le réseau Nord Stream 2 n'avait jamais pu être en fonctionnement pour la même raison.

 

Nord Stream, un réseau capital

 

Nord Stream 1 est le plus grand gazoduc reliant la Russie à l’Europe, s’étendant sur 1200 km et mis en service en 2011.

 

Exploité par Nord Stream sous l’entreprise publique russe Gazprom, le gazoduc acheminait un maximum de 170 millions de mètres cubes de gaz par jour de la Russie vers l’Allemagne.

 

Nord Stream 1 représente 35% de l’approvisionnement de gaz russe en destination de l’Union européenne et le gaz russe en 2021 représentait 45% des importations européennes.

 

Les travaux du gazoduc de Nord Stream 2 ont pris fin en septembre 2021, mais le 22 février 2022, lorsque le Kremlin a reconnu l’indépendance de deux républiques autoproclamées en Ukraine, le chancelier allemand, Olaf Scholz, a décidé de suspendre le processus de certification du projet de gazoduc.

 

Un message envoyé à l’Europe

 

Pour Yvan Cliche, «ce sabotage des gazoducs est un avertissement qui nous rappelle à quel point notre abondance énergétique est assurée par un écosystème très sophistiqué, mais aussi fragile, d’oléoducs, de gazoducs et installations électriques».

 

«On oublie continuellement l’énergie dans notre société sauf quand ça va mal au niveau de l’approvisionnement et quand ça va mal, cela nous mène vers une grande crise économique et sociale», rappelle l’ex-fonctionnaire international et chercheur au Centre de recherches et d'études internationales de l'Université de Montréal (CERIUM).

 

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Jeff Rubin, économiste canadien, partageait une analyse similaire pour expliquer la crise de 2008 d’un point de vue énergétique.

 

Il expliquait que la grande cause de la crise économique de 2008 était l’impact inflationniste de la hausse du prix du pétrole qui est passé de 30 à 147 dollars le baril avec des prix de nourriture atteignant des records.

 

Cette inflation avait fait grimper les taux d'intérêt, révélant la fragilité du système des subprimes aux États-Unis. 

 

L’échec de l’Ostpolitik 

 

Selon notre interlocuteur, depuis le début du conflit russo-ukrainien, l’Allemagne commence à se rendre compte qu'elle s’est «tirée une balle dans le pied avec sa politique énergétique de l’Ostpolitik qui l’a rendue dépendante du pétrole et du gaz russe lors des cinquante dernières années».

 

«Les Allemands ont cru que cet approvisionnement énergétique allait être une forme d’amitié qui apaiserait les relations entre l’Allemagne et la Russie», mais lorsque la Russie a envahi la Géorgie en 2008 et a annexé la Crimée en 2014, «l’Allemagne aurait dû changer sa stratégie», souligne-t-il avec Libre Média.

 

Une raison supplémentaire pour les pays européens de miser sur une production d’énergies renouvelables afin de s’orienter vers une plus grande indépendance énergétique, selon l’ancien gestionnaire de projets chez Hydro-Québec.

 

D’autres infrastructures à risque 

 

«On prend toute cette énergie et ces infrastructures pour acquis, mais les risques d’attaques physiques sont réels en Europe», affirme Yvan Cliche.

 

Plusieurs tuyaux qui viennent de Russie peuvent être vulnérables à des attaques physiques comme l’oléoduc Droujba, connu sous le nom de «gazoduc de l’amitié».

 

Le pipeline de gaz naturel Soyouz qui passe par l’Ukraine fait aussi face à des risques physiques réels ainsi que le Turkstream qui relie la Russie à la Turquie.

 

Les câbles sous-marins, une cible parfaite?

 

On retrouve aussi des risques importants au niveau des câbles sous-marins intercontinentaux.

 

Composé de 213 systèmes de câbles, ce réseau sous-marin est crucial, car il assure 97% des communications intercontinentales, assurant le transfert de 10 000 milliards de dollars chaque jour à travers diverses transactions financières.

 

Selon un rapport de 2017 de Policy Exchange, le sabotage des câbles sous-marins serait une menace existentielle pour les pays développés, ce qui pourrait entraîner des troubles économiques et des désordres civils.

 

Karl Rauscher, de l'Institut des ingénieurs électriciens et électroniciens, affirmait déjà en 2010 que l'impact d'une telle défaillance sur la sécurité internationale et la stabilité économique pourrait être dévastatteur, car «on ne sait pas si la civilisation pourrait se remettre de l'échec d'une technologie qui a été si rapidement adoptée sans plan de secours».

 

Le risque des cyberattaques

 

La cybersécurité des infrastructures énergétiques peut aussi être mise à mal dans un contexte de guerre hybride comme celle du conflit russo-ukrainien.

 

Rappelons que le 7 mai 2021, le Colonial Pipeline, un système d'oléoduc du Texas qui est responsable de la distribution de 45% du carburant consommé sur la côte Est des États-Unis, avait subi une cyberattaque de ransomware, interrompant toutes les opérations du pipeline.

 

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Pour reprendre ses activités, l’entreprise avait dû payer 75 bitcoins en rançon, évalués à 4,4 millions de dollars.

 

«L'électrification, la numérisation et l’expansion de l’Internet des objets créent des vulnérabilités supplémentaires face à des cyberattaques car elles nous enfoncent dans une cyberdépendance toujours croissante», alerte Yvan Cliche.

 

Impacts écologiques

 

Même si les gazoducs étaient à l’arrêt dans ce contexte géopolitique tendu, ils étaient remplis de gaz afin de maintenir la pression.

 

Les quatre fuites depuis les deux gazoducs ont permis à une grande quantité de méthane d’être relâchée dans l’atmosphère. Une petite catastrophe sur le plan écologique, compte tenu du pouvoir réchauffant du méthane qui est 80 fois plus grand que le CO2 sur une période de 20 ans.

 

Selon les différentes estimations partagées, on parle d’environ 200 000 tonnes de méthane relâchées dans l’atmosphère.

 

C’est l’équivalent de 30 millions de tonnes de CO2, soit les émissions annuelles de 20 millions de voitures dans l’Union européenne, selon les estimations de Greenpeace.