À travers la production de lithium, la voiture électrique déplace-t-elle la pollution à l'autre bout du monde? Comment le Québec doit-il se positionner? Pour y voir clair, le géologue franco-canadien Michel Jébrak a répondu à nos questions.
C'est décidé. En 2035, le Canada et l'Union européenne ne vendront plus une seule voiture neuve à essence sur leur territoire. Derrière ce conte de fées écolo: un sombre tableau?
Dans un récent article, le mensuel Le Monde diplomatique s'est penché sur la convoitise européenne du lithium serbe, dont l’extraction et la production semblent être un fléau pour la nature.
Autrement dit, pour mieux respirer, l'Occident déplacerait la pollution dans des contrées moins riches. En misant sur 2035 pour le tout-électrique, l'Occident s'est-il précipité ?
La ruée vers le lithium au Canada
«2035, c'est demain. Si l'Occident n'est pas capable d'avoir des filières de voitures électriques propres, ce sont les Chinois qui prendront le marché mondial. D'ailleurs, Volvo appartient déjà aux Chinois. Quant aux batteries des vélos électriques, celles utilisées en France sont toutes fabriquées en Chine», rappelle Michel Jébrak, professeur émérite à l'Université du Québec à Montréal.
Il y a trois étapes dans la chaîne de production, explique ce dernier à Libre Média: «la mine, la transformation du produit minier en produit chimique (le carbonate de lithium) et l'utilisation de celui-ci pour faire une batterie.»
Il y a actuellement deux sources de lithium. La première source est les salars, des lacs salins surtout situés au Chili, Bolivie et Argentine. «Avec l'évaporation, on récupère du sel de lithium. Le problème, c'est que ça pompe beaucoup d'eau, ce qui n'arrange pas les Autochtones du coin, qui en reçoivent peu de bénéfices.»
Les pegmatiques sont la deuxième source de lithium. «C'est une sorte de granite à gros cristaux. Il y en a un peu partout dans le monde, mais le premier producteur mondial de lithium par ce biais, c'est l'Australie, suivie par le Canada», précise notre interlocuteur.
Depuis trois ans, des investisseurs australiens et étasuniens investissent pour trouver des mines de lithium au Canada. «Il y a deux gros projets de mines qui sont presque prêts dans le nord du Québec. Comme toutes les mines, ce sera donc à ciel ouvert, ce qui crée de la poussière mais normalement, il n'y a pas de métaux lourds. Le lithium y est sous la forme d'un silicate. C'est très costaud, c'est comme une pierre tombale».
La Chine championne du monde
Mais le problème ne se situe ailleurs: au niveau de la transformation.
«Un bloc de silicate contient 5 ou 6 % de lithium. Il faut le dissoudre pour l'extraire. Pour faire cela, c'est mille degrés acide sulfurique, ce qui n'est quand même pas une méthode tendre (rires). Et aujourd'hui, les seules usines qui font cela sont... en Chine.»
Les Chinois contrôlent donc le lithium en gardant la main sur processus de transformation à l’échelle mondiale.
«Pourtant, hormis quelques mines dans des lacs du Tibet, la Chine n'est pas un grand producteur de lithium. L'Europe, l'Australie et le Canada se sont mis d'accord pour des projets de transformation de lithium. Mais dans les pays où la mine à disparu –Europe et est des États-Unis–, les populations s'y opposent. En Europe, le cas de la Serbie par exemple. C’est un nouveau type de gisement qui a été découvert totalement par hasard par la compagnie Rio Tinto. Or, les populations locales ont déjà eu l'expérience des mines de charbon, et elles n'ont pas un bon souvenir.»
«Nos objets du quotidien sont faits avec des métaux qui viennent d'ailleurs parce qu'on ne veut pas les produire», rappelle l'enseignant à Mines Paris et à l'Université de Guyane.
«Dans la caméra qui nous regarde, par exemple, il y a des métaux rares. Un autre exemple, c'est le gaz de schiste. La France manque de gaz et le principal producteur sont les États-Unis. C'est la même chose, on va chercher des ressources à l'extérieur parce que l'on ne veut pas les produire sur place, parce que les populations ne sont pas prêtes à se réindustrialiser.»
La troisième étape est la construction des batteries.
«On prend la poudre blanche de lithium récupérée en Chine et on fait une batterie dans une Gigafactory. C'est un concept inventé par Elon Musk: c'est une usine dans laquelle des robots construisent la batterie. La première a été faite dans le Nevada, maintenant il y en a 200 dans le monde. Le Canada en a une en projet de construction, en face de Détroit».
Au Québec, des mines prêtes à opérer
«Au Canada, les mines sont mieux acceptées qu'en Europe», souligne Michel Jébrak.
Les Américains vont chercher leurs ressources au Canada depuis qu’ils ne peuvent plus compter sur leurs mines dans l’est du pays. En 2019, pour concurrencer la Chine dans ce domaine, Justin Trudeau et Donald Trump se sont entendus pour faciliter à la fois les investissements américains et la production de lithium et de cobalt au Canada.
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«D'ici trois ou quatre ans, on devrait avoir une production de lithium au Canada à destination des États-Unis. Il y a déjà 25 mines en fonctionnement au Québec, les gens en ont donc l'habitude, il y a ce que l'on appelle les régions-ressources, qui sont loin des villes.»
Ces dix dernières années, sous la pression du mouvement écologiste, les pratiques environnementales de ces régions-ressources se seraient améliorées et l'impact écologique aurait été réduit. «Le problème principal du cuivre, du zinc ou du plomb, par exemple, c'est qu'il y a du soufre. L'avantage du lithium c'est qu'il n'y a pas de soufre».
Dans la ruée vers le lithium, le Québec serait donc sur le fil de départ?
Trois-Rivières, centre des batteries électriques
«Les provinces, dont le Québec, ont toutes approuvé et soutenu le développement du lithium, c'est pour cela qu'il y a une filière de lithium qui s'est installée au Québec. L'enjeu, ce sont les poussières, mais les mines de lithium au Québec, c'est en cours, c'est prêt à fonctionner. Concernant la transformation, ça ne s'est jamais fait au Québec, mais le gouvernement la soutient à coup de centaines de millions de dollars.»
Notre interlocuteur souligne que l’industrie des batteries électriques va être recentrée dans la région de Trois-Rivières, une zone déjà reconnue pour sa production de pâte à papier, donc pour son savoir-faire industriel.
«La transformation se fera sur les bords du fleuve Saint-Laurent, avec des investissements américains et européens. Concernant la troisième étape. Le Québec souhaitait qu'il y ait des Gigafactory sur place, mais ça se fera dans l’Ontario, essentiellement parce que Ford est en Ontario, et parce que Windsor est en face de Détroit».
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Pour voir débarquer Elon Musk et sa Gigafactory, le Québec devra patienter encore un peu. Mais si le volet écologique liée à la transformation du lithium semble pouvoir se résoudre, n'y a-t-il pas un autre aspect très important du chamboulement annoncé?
«L'arrivée de la voiture électrique met au chômage 50 % des garagistes», rappelle notre invité.
«Encore récemment, la Première ministre française, Élisabeth Borne, a parlé de «faire des transformations radicales». Mais les «transformations radicales», ce sont des chocs sociaux, il ne faut pas se leurrer».
Pour éviter une éventuelle grève massive des garagistes, nos dirigeants devront donc affronter l'épineuse question sociale...











