Le lithium du Chili dans la mire du Canada, quoi qu’il en coûte

Des gens participent à une manifestation contre la privatisation de l'industrie du lithium soutenue par l’ex-président chilien Sebastian Piñera dans la capitale de Santiago, le 20 janvier 2022. Photo: Javier Torres pour l’AFP.

Mercredi le 5 octobre 2022, à 09:20

Soutenues par Ottawa, des entreprises canadiennes ont adopté une approche prédatrice en Amérique latine pour exploiter des ressources comme le lithium, souvent sans considération pour les peuples autochtones.

 
«Le secteur du lithium en Amérique latine est dominé par des entreprises canadiennes, australiennes et européennes avec des conséquences socio-écologiques désastreuses», lâche Jamie Kneen, spécialiste des enjeux liés à l’industrie minière.
 
Depuis que l’Accord de libre-échange Canada-Chili est entré en vigueur en 1997, les entreprises canadiennes, soutenues commercialement et diplomatiquement par le gouvernement canadien, se sont organisées pour contrôler une proportion importante du secteur minier chilien, notamment dans l’extraction du lithium. 
 
Selon Jamie Kneen, le constat est clair: la place économique du Canada au Chili dans la course du lithium, crucial pour une «économie verte», s’est construite sur le dos des peuples autochtones locaux ainsi que des écosystèmes fragiles du Chili.
 

Une demande explosive

 
«La demande de lithium a explosé en réponse aux politiques qui poussent pour l’électrification, en particulier pour les transports», explique Jamie Kneen. 
 
Et la demande ne fera que s’accélérer: en 2021, on parle de 500 000 tonnes de carbonate de lithium en 2021 qui pourraient se transformer en une demande de 3 ou 4 millions de tonnes d’ici 2030. 
 
73% de la demande de lithium provient actuellement de la production de batteries de voitures électriques, contre 30% en 2015. En 2030, la production de batteries électriques pourrait être à l’origine de 95% de la demande de lithium, selon la firme McKinsey.
 
À présent, selon le US Geological Survey, 53,8 millions de tonnes de lithium seraient éparpillées à travers le monde, dont 58% en Bolivie et 27% en Chine. Les trois pays qui extraient le plus de lithium sont l’Australie (55%), le Chili (26%) et la Chine (14%), suivis par l’Argentine et le Brésil.
 

Le potentiel du Chili qui profite au Canada

 

En Amérique latine, on retrouve «le triangle du lithium» constitué par l’Argentine, la Bolivie et le Chili qui sont riches en grands lacs salins, autrement appelés salars, où le sel de lithium est produit, précise notre interlocuteur avec Libre Média.
 
Dans ces salars, situés dans le nord du Chili, on retrouve des gisements de lithium, mais aussi de potassium, de bore et de sodium, tous d’intérêt économique.
 
«Les entreprises canadiennes sont très présentes dans l’industrie minière du Chili, du cuivre au lithium», souligne Jamie Kneen. 

Selon les données de la Chilean Copper Corporation (COCHILCO), 23 % du portefeuille total d'investissements miniers pour la période 2020-2029 est issu des firmes minières canadiennes, lesquelles sont de loin la principale source d'investissement, juste derrière les entreprises chiliennes.
 
Et selon le rapport de MiningWatch Canada, en 2019, le Chili était le deuxième pays, après les États-Unis, avec les plus grands actifs miniers canadiens. 53 minières canadiennes sont actives au Chili.

Le bras d’Ottawa 

 

«Le gouvernement canadien offre de l’aide commerciale et diplomatique aux entreprises minières basées au Canada pour leur permettre d’obtenir des permis d’exploitation et de trouver des failles dans le cadre réglementaire des pays d’Amérique latine», met en lumière le co-manager de MiningWatch, ONG dénonçant les impacts de l’industrie minière canadienne.

Des diplomates canadiens et des lobbyistes d’entreprises minières font pression ensemble sur des ministres et chefs d’État étrangers afin de favoriser une législation favorable au capital canadien.
 
C’est surtout le cas lorsque les revenus des entreprises minières canadiennes sont menacés par des possibles politiques protectionnistes ou exigeantes en matière de réglementation socio-environnementale. 
 
En 2019, l’Association canadienne des prospecteurs et entrepreneurs, soutenue par Ottawa, a organisé un congrès où le gouvernement chilien a signé avec le ministre canadien des Ressources naturelles une nouvelle entente pour développer massivement des projets miniers d’entreprises canadiennes au Chili.

Impacts écologiques et humains 

 
«Avec l’exploitation de lithium, le niveau des nappes phréatiques baisse drastiquement, car les aquifères d'eau douce peuvent se déplacer là où les saumures ont été extraites, épuisant toute la nappe phréatique», dénonce Jamie Kneen. 
 
«Des communautés entières n’ont plus d’eau, ce qui est encore plus compliqué dans une région qui fait face au changement climatique», martèle le spécialiste.
 

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Dans le salar d’Atacama, les Autochtones quittent leurs terres ancestrales et souffrent de ce déracinement. Leurs pratiques agricoles et leurs traditions spirituelles seraient menacées par l’exploitation du lithium. 
 
Par exemple, pour les communautés autochtones d’Aymara, Quechua, Kolla et Lickan Antay, le salar est un être vivant avec ses veines d'eau et ses cycles de régénération qui passent par la saison des pluies jusqu'à ce qu'il s'assèche pour récolter les germes de sel. 
 
Au niveau des impacts environnementaux, c’est le même constat que dans l’industrie minière conventionnelle. En effet, «nous contaminons la terre, nous perturbons les systèmes hydriques et la biodiversité locale est affaiblie», observe Jamie Kneen.
 

Des risques démocratiques 

 
Dans une proportion importante d’accords de libre-échange, on retrouve un mécanisme qui permet aux multinationales de poursuivre en justice les gouvernements pour leurs réglementations. 
 
C’est le mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et État (Investment State Dispute Settlement ou ISDS en anglais). 
 
«Les entreprises minières ont déjà eu recours à ce mécanisme juridique de multitudes de fois pour faire comprendre aux gouvernements que les politiques pour un meilleur droit du travail ou une protection environnementale ne sont pas les bienvenues», s’indigne notre interlocuteur.
 

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Le rapport «Extraction Casino» de MiningWatch Canada a analysé 38 situations où le ISDS a été utilisé par des multinationales minières contre des gouvernements d’Amérique latine. 
 
Par exemple, en 2019, la firme américaine Odyssey Marine Exploration avait décidé de poursuivre l’État mexicain pour 3,54 milliards de dollars américains pour «ne pas avoir fourni les permis nécessaires d’un projet de mine de phosphate offshore au large des côtes de la Basse-Californie», explique le rapport.
 
«On ne retrouve pas ce type d’ISDS au Chili avec le lithium, mais cela est très probable dans un futur proche, au rythme que vont les choses» avertit notre invité. 

Consentement demandé

 
Pour Jamie Kneen, il est urgent d’«améliorer les conditions d'extraction» du lithium et des autres ressources «avec les normes sociales et environnementales les plus élevées possibles». 
 
Les entreprises devraient obtenir le consentement des communautés touchées et consulter les Autochtones concernés qui devraient avoir le droit de leur dire non ou de leur imposer certaines conditions. 
 
De même, les gouvernements devraient pouvoir imposer des zones interdites à l’extraction pour protéger la diversité écologique et culturelle.

Enfin, il est aussi indispensable de réduire la demande et la consommation de ces métaux. Cela nécessitera une augmentation drastique des transports collectifs dans un premier temps, et une réduction progressive du parc automobile dans un deuxième temps, pour que les pays sous-développés puissent profiter également de l'électrification de leur économie, conclut notre interlocuteur.