L’antisémitisme est une bête à plusieurs têtes: chaque fois qu’on pense en avoir définitivement coupé une ou plusieurs, elles repoussent. Un texte de l’historien Marc Simard.
Ainsi, qui aurait pu croire, après la Deuxième Guerre mondiale, que l’antisémitisme resurgirait dans le monde occidental, où il semblait s’être discrédité pour de bon avec la Shoah, et que des Occidentaux continueraient au XXIe siècle à prêter foi au Protocole des Sages de Sion, cet opuscule complotiste délirant dont aucune affirmation n’a jamais été prouvée?
En 2024, cette idéologie nauséabonde a même repris du poil de la bête, comme le montrent deux faits divers survenus dans la semaine du 19 août, soit l’assassinat de six otages juifs détenus à Gaza par le Hamas (et les réactions à ces meurtres) et les menaces à la bombe lancées contre une centaine d’institutions juives (synagogues, centres communautaires, hôpitaux, écoles, etc.) au Canada.
Une haine bimillénaire
L’antisémitisme n’est pas né d’hier. Pour le comprendre, on doit remonter aux révoltes des Juifs contre l’Empire romain en l’an 70 et en l’an 135, à l’issue desquelles les Juifs se dispersent autour de la Méditerranée (c’est la diaspora) et le culte hébraïque devient centré sur la synagogue, le Temple de Jérusalem ayant été rasé.
Mais comme l’écrivait Rutebeuf, «le mal ne sait pas seul venir». Non seulement le royaume hébreu disparaît-il (les Romains changent le nom de la Judée pour Palestine) et les Juifs sont-ils forcés d’émigrer, mais les premiers chrétiens, dont la religion deviendra la religion officielle de l’Empire romain sous Constantin au IVe siècle, font porter la responsabilité de la crucifixion de leur prophète, Jésus, sur le peuple juif (Évangile selon saint Jean).
Rappelons ici par souci de rigueur que Jésus et les quatre Évangiles relèvent surtout de la mythologie. Toutefois, avec l’Évangile de Jean, «le ver est dans le fruit».
Dans le monde médiéval européen (Ve au XVe siècle), largement christianisé, les juifs sont donc considérés comme les assassins du Christ et sont l’objet d’une discrimination rigoureuse: ils ne peuvent pas faire partie du monde féodal (la noblesse leur est interdite) et ils ne peuvent pas non plus travailler la terre.
Ils sont donc mis à l’écart et forcés de vivre dans les villes et de travailler dans le commerce et la finance. Cette ségrégation est à l’origine des étiquettes infâmes qui leur sont accolées : on les dit âpres au gain, malhonnêtes, menteurs, fourbes, avares et tutti quanti, et on les soupçonne de toutes sortes de pratiques religieuses et magiques anti-chrétiennes.
De là provient l’antisémitisme chrétien, grosso modo contemporain de l’antisémitisme musulman: il se manifeste notamment par les premiers pogroms, qui ont lieu à l’occasion des Croisades (1095-1270).
La Shoah, ce point culminant
Cet antisémitisme s’est répandu dans tout le monde chrétien (même orthodoxe) et il a culminé avec la Shoah (1935-1945), par laquelle les nazis ont tenté d’exterminer le peuple juif, provoquant ainsi la mort de quelque six millions de juifs européens, dont plusieurs se considéraient pourtant comme des Allemands de confession juive, ce qui ne leur a hélas valu aucune pitié.
Mais malgré ces infamies, l’antisémitisme n’est pas mort, ni dans le monde chrétien ni dans le monde musulman.
En Palestine, notamment, entre 1921 et 1948, le grand mufti de Jérusalem combat le mouvement sioniste, qui veut y créer un État juif, et n’hésite pas à faire alliance avec le Troisième Reich dans l’espoir d’expulser les juifs.
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Cet antisémitisme religieux y subsiste encore actuellement sous le nom d’antisionisme et a pour objectifs de détruire l’État d’Israël (créé en 1947), de chasser les Juifs de Palestine et de créer un État palestinien «du fleuve à la mer» (soit du Jourdain à la Méditerranée).
C’est là le fondement du programme du Hamas, qui veut en outre y créer un État islamiste, dans lequel la loi sera d’origine religieuse (c’est la charia) et où les femmes seront soumises aux hommes et n’auront aucun droit civique ou politique (comme en Afghanistan). Soutenir le Hamas, c’est par conséquent justifier la théocratie et accepter la ségrégation des Palestiniennes.
Le 7 octobre 2023, on s’en souviendra, des combattants du Hamas ont lancé une attaque dans le territoire israélien et y ont effectué le plus grand pogrom depuis la Deuxième Guerre mondiale, en plus de s’emparer de quelque 240 otages qu’ils ont ramenés dans la bande de Gaza.
Cette agression a provoqué une riposte foudroyante de la part de l’État d’Israël, qui a envahi Gaza, y détruisant la majorité des infrastructures et provoquant la mort de plus de 40.000 Gazaouis, dans le but d’anéantir le Hamas.
Cette invasion armée était hélas prévisible, les autres affrontements entre Israël et le Hamas, limités et auxquels des cessez-le-feu avaient toujours mis fin, n’ayant jamais abouti à la mise hors-jeu du Hamas qui, comme le Phénix, renaît toujours de ses cendres. En 2024, Israël refuse de répéter cette pantomime, ce qui porte un dur coup à son image dans la sphère internationale.
L’invasion israélienne a provoqué dans le monde occidental (mais curieusement pas en Afrique, ni en Asie, ni en Amérique du Sud) un mouvement de protestation alimenté par les grandes institutions internationales (ONU, Médecins sans Frontières…) et piloté par des militants qu’on peut classer en trois groupes : des Palestiniens vivant en Occident, des organisations d’extrême gauche (dont des wokes) et des pacifistes.
Le soutien de ces manifestations au Hamas et à ses objectifs est total, et il comporte deux revendications essentielles: un cessez-le-feu immédiat et sans conditions, lequel est une composante essentielle de la stratégie du Hamas dans ce conflit, et le désinvestissement (defunding) des institutions occidentales dans les entreprises qui contribuent à l’armement d’Israël, une requête irréaliste à sa face même, puisque sa réalisation affaiblirait l’État juif au point de le forcer à utiliser l’arme atomique pour défendre son existence.
Confusion volontaire
Ces manifestants affirment qu’ils ne sont pas antisémites, mais antisionistes, bien que leur argumentation soit souvent fondée sur les piliers de l’antisémitisme (dont la dénonciation de la finance mondiale, qu’ils associent aux Juifs), et que plusieurs d’entre eux s’en prennent, sur le web comme physiquement, aux institutions et aux personnes juives.
La «menace à la bombe» qui a visé une centaine d’organisations juives au Canada fait partie de ces indices qui laissent entrevoir, derrière la défense des Gazaouis, un antisémitisme rampant.
De même, le fait qu’aucun de ces groupes n’ait condamné le meurtre de sang froid de six des otages israéliens (des juifs) est en soi troublant : pour quelle raison ces citoyens israéliens, qui n’ont rien à voir avec l’invasion de Gaza, ont-ils été occis, sinon parce qu’ils sont juifs?
Certains s’en sont même réjouis. Mais que penserait-on de gens qui se réjouiraient de la souffrance des Gazaouis?
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La plupart des Occidentaux sont touchés par le sort des Gazaouis et souhaitent la fin de cette guerre. Mais la majorité d’entre eux ne veulent pas que ce conflit débouche sur la disparition de l’État d’Israël et n’acceptent pas non plus qu’on s’en prenne aux juifs à cause de leur appartenance religieuse.
L’antisémitisme n’est pas plus tolérable que la discrimination fondée sur le genre ou l’origine. Pourquoi le racisme pour motif religieux serait-il plus acceptable que celui pour motif pigmentaire?













