Notre chroniqueur histoire Marco Wingender poursuit sa série de textes dont le thème central est le rapport entre colons et Autochtones à l’époque de la Nouvelle-France.
Au printemps 1609, à peine remis d’un autre traumatisme hivernal où la colonie de Québec avait frôlé l’effondrement, Samuel de Champlain avait pris la résolution d’honorer la promesse des Français d’assister leurs nouveaux alliés autochtones contre leurs rivaux anciens, la Ligue des Cinq-Nations iroquoises.
Commandé de rentrer en France à l’automne suivant, il n’avait seulement quelques mois devant lui pour leur prouver sa valeur.
Un plan audacieux
Aux yeux de Champlain, la violence et les conflits au Canada étaient les principaux obstacles au succès commercial des Français ainsi qu’à son rêve d’une cohabitation pacifique avec les peuples autochtones.
Au cœur des tribulations de l’hiver précédent, il avait conçu un plan: une action militaire concertée avec les Innus contre les Mohawks, parmi les plus redoutables guerriers de la Ligue iroquoise, dont le territoire couvrait aussi loin à l’est que la rivière Hudson et les lacs se trouvant en amont.
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L’intention n’était pas de lancer contre eux une guerre de conquête, mais de les frapper suffisamment fort sur leur territoire pour les dissuader à entreprendre des raids dans la vallée du Saint-Laurent.
Champlain espérait ainsi sécuriser le corridor laurentien et laisser le champ libre au développement du commerce avec les Premières Nations.
Quand Champlain avait rencontré François Pont-Gravé à Tadoussac le 7 juin 1609, il lui avait présenté son plan d’une audace à couper le souffle, considérant la petite taille des forces dont il disposait.
Il misait néanmoins sur un atout de taille que ne détenaient pas ses adversaires: l’arquebuse. Champlain espérait aussi compter sur ses alliés autochtones, constituant des centaines de guerriers.
Après réflexion, Pont-Gravé lui offrit son plein appui et le 18 juin, Champlain et un détachement de 20 hommes reprirent le fleuve en chaloupe pour le remonter. Bon nombre de guerriers innus les suivaient déjà dans leurs canots.
La rencontre de deux traditions militaires
Sur une île près de Batiscan, les Français firent la rencontre de 200 à 300 guerriers, la plupart des Wendats et des Weskarinis (Algonquins de la Petite-Nation), qui descendaient le fleuve pour venir à leur rencontre.
Champlain mit pied à terre et avec l’aide d’interprètes, il se présenta aux deux chefs principaux: le Weskarini Iroquet, et le Wendat Ochasteguin.
Les trois leaders s’échangèrent des visites et fumèrent ensemble le calumet cérémonial. Champlain leur présenta son intention de lancer une expédition militaire en territoire mohawk et laissa les deux chefs en discuter.
Ces derniers se tournèrent vers le commandant français et montèrent dans sa chaloupe sous le regard captivé de centaines de guerriers qui épiaient la scène. Nombreux parmi eux n’avaient encore jamais vu d’Européens de leur vie.
À bord de la chaloupe, d’autres paroles furent échangées, puis Iroquet et Ochasteguin sortirent à nouveau leurs pipes et commencèrent «à fumer et à méditer» en silence.
Soudainement, ils se levèrent et, s’adressant aux leurs sur la berge, ils annoncèrent que Champlain était venu pour les aider contre leurs rivaux anciens.
Les chefs demandèrent alors à Champlain de donner l’ordre de tirer de l’arquebuse. Les Français s’exécutèrent et les guerriers, impressionnés, répondirent avec de «forts cris d’étonnement».
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Voulant faire preuve de sa générosité, Champlain profita de ce rapprochement pour convier ses alliés à venir visiter l’établissement de Québec. Tous les partis acquiescèrent et se mirent en route.
Ensemble, ils formaient un groupe hétéroclite certainement fascinant pour ceux qui en étaient témoins. Les soldats français dans leur chaloupe, arquebuse à la main, armures brunies, casques et chapeaux emplumés, bannière au vent et toute la panoplie d’équipements de guerre européens à bord.
Autour d’eux, quelque 300 à 400 guerriers peints de couleurs vives; Innus, Wendats et Weskarinis formant une armada de plus d’une centaine de canots de guerre.
Des festivités diplomatiques
Quand tous atteignirent Québec, Champlain envoya un message urgent à Pont-Gravé à Tadoussac, lui demandant de s’amener rapidement avec toute les forces dont il disposait et autant de nourriture que possible.
Quelques jours plus tard, ce dernier apparut devant l’habitation française avec deux chaloupes remplies d’hommes. Tout le monde se joignit en un grand festin qui fut suivi de 5 à 6 jours de danses rituelles.
Pour les Autochtones, chaque étape de cette rencontre historique servait à évaluer de quel bois étaient faits Champlain et ses hommes. Pont-Gravé et lui en étaient bien conscients et ils n’épargnèrent aucun détail pour impressionner leurs convives.
En route vers le pays iroquois
Le 28 juin 1609, festivités terminées, Français et Autochtones reprirent la route. Deux chaloupes françaises étaient maintenant remplies de soldats lourdement armés, escortées par plus d’une centaine de canots bondés de guerriers autochtones.
Enchanté de ces forces en présence, Champlain s’inquiétait néanmoins de l’échéancier. Devant s’occuper du commerce des fourrures, Pont-Gravé ne pouvait rester encore longtemps. Trois jours plus tard, il convint avec Champlain de son retour à Tadoussac et de celui de quelques soldats à Québec pour assurer sa défense.
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Accompagné de 12 soldats français, Champlain poursuivit sa route.
Le 5 ou 6 juillet, les alliés atteignirent l’embouchure de la rivière Richelieu. À cet endroit, ils s’arrêtèrent pour se reposer et recharger leurs forces.
Les Autochtones profitèrent de cette pause pour réfléchir sur le péril qui les attendait. Ils s’apprêtaient à défier, sur leur propre terrain, les Mohawks, les combattants parmi les plus décorés de l’Amérique du Nord et «gardiens de la porte de l’Est» de l’Iroquoisie.
Soudainement, plusieurs d’entre eux se rappelèrent toutes sortes de raisons urgentes qui les obligeaient à se retrouver sans tarder sous d’autres cieux.
Champlain rapporta qu’après mûre réflexion, seule une soixantaine de guerriers répondaient toujours à l’appel, les autres estimant qu’il valait mieux retourner à la maison avec les biens européens qu’ils avaient troqués.
Imperturbable, Champlain demeura résolu à avancer en territoire hostile où «aucun chrétien» n’avait jamais mis les pieds.
Point de non-retour
La rivière Richelieu était certes grandiose, mais aussi difficile à manœuvrer pour la chaloupe française restante. Devant des rapides impossibles à remonter au-delà du bassin de Chambly, les Français durent s’arrêter.
Désormais, la seule manière de progresser était d’embarquer dans les canots de leurs alliés, plus légers et maniables, et de laisser leur chaloupe derrière.
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Pour certains, s’en était trop. Même Champlain considéra un instant d’abandonner la mission, mais il décida de persévérer.
Face à ses alliés, il relata dans ses écrits: «je souhaitais leur montrer que je ne manquerais à ma parole envers eux, même si je devais y aller seul.»
À ses hommes qui n’en avaient pas le courage, Champlain ordonna de retourner à Québec, où, par «la grâce de Dieu», il espérait les revoir.
Seuls deux Français décidèrent de rester avec lui, dont probablement François Addenin, un soldat de longue expérience, garde du corps de Pierre Dugua de Monts en Acadie et tireur d’élite.
Champlain se retourna alors vers ses alliés et leur annonça qu’avec eux, ses compatriotes et lui iraient jusqu’au bout sur le chemin de la guerre.
À suivre…













