L’Acadie française, trois expéditions aux conséquences historiques

Réplique de l'habitation de Samuel de Champlain sur le site historique de Port-Royal en Nouvelle-Écosse. Photo: Wikimédia/domaine public.

Mardi le 20 septembre 2022, à 15:00

Au début du 17e siècle, le littoral de l’Atlantique Nord représentait une région stratégique revendiquée tant par la France que par l’Angleterre. En 1604, 1605 et 1606, trois voyages français d’exploration détermineront son destin. 


À la fin de l’été 1604, alors que les colons français travaillaient sur l’habitation de l’île Sainte-Croix sur la rivière Saint-Jean, Pierre Dugua de Monts confia à Champlain la tâche d’explorer les côtes de ce qui constitue aujourd’hui l’État du Maine. 

 

Premier voyage d’exploration français (1604)

 
Le but de l’expédition était de trouver un site de colonisation qui se voudrait plus chaud et accueillant que ce qu’ils avaient connu au nord jusque-là. 
 
Une vingtaine d’hommes se joignirent à lui dans un petit navire ainsi que deux guides wolastoqiyik (Malécites) qui connaissaient bien le littoral. Le 2 septembre, le groupe quitta l’île Sainte-Croix et se dirigea vers le sud. 
 
Les Français atteignirent la rivière Penobscot qu’ils remontèrent. À cet endroit, des Autochtones s’amenèrent à leur rencontre, dont une trentaine de Pentagouets menés par le chef Bessabez. 
 
Champlain s’avança avec deux Français et ses guides. Il avait auparavant ordonné à ses hommes sur le navire de se tenir prêts à toute éventualité, en s’assurant néanmoins que leurs armes soient gardées hors de vue afin de n’afficher aucun signe d’hostilité.
 
Bessabez invita Champlain et ses compagnons et les fit s’asseoir. Ils entreprirent le long rituel de la tabagie et fumèrent ensemble. 
 
Avec l’aide de ses interprètes, Champlain affirma qu’il souhaitait visiter le pays, établir une amitié avec ses gens et commercer avec eux. Bessabez répondit qu’il en souhaitait tout autant.
 
Après les discours, Champlain offrit à ses hôtes des hachettes, des chapeaux, de couteaux et des petits gâteaux. On dédia le reste de la journée et de la nuit aux chants, à la danse et à la «bonne chère». 
 
Lors de ces célébrations exhaustives, Champlain démontrait un don indéniable qu’il possédait: une formidable endurance sociale. 
 
À la levée du jour, les Français et leurs hôtes troquèrent des peaux contre des produits européens, avec la promesse qu’un commerce substantiel suivrait. Ils se quittèrent ensuite. 
 
Peu après, les Français entreprirent le chemin du retour et le 2 octobre, ils regagnèrent l’île Sainte-Croix.
 

Deuxième voyage d’exploration français (1605)

 
Au printemps 1605, à peine remis d’un hiver infernal, de Monts décida d’entamer un second voyage d’exploration visant à trouver un lieu propice pour s’établir plus au sud. Champlain était à ses côtés, de même qu’une trentaine de passagers entassés dans un petit vaisseau.

Après un détour de plusieurs jours au nord, les Français atteignirent la baie de Penobscot plus au sud, où trois Autochtones s’amenèrent à leur rencontre. 
 
Ces derniers communiquèrent le souhait de leur chef de faire connaissance avec eux. Une conversation s’ensuivit, mais aucune rencontre ni tabagie ne fut tenue. 
 
Ce motif, des débuts prometteurs mais sans suite, se répéta à maintes reprises avec les communautés locales rencontrées, de la rivière Kennebec jusqu’à la baie de Plymouth.
 
Les Français poursuivirent leur route jusqu’à la péninsule de Cape Cod. En ce lieu, ils rencontrèrent des groupes autochtones qui, encore une fois, les accueillirent amicalement. 

 

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Voulant cette fois être pris au sérieux, de Monts décida le jour suivant d’aller inspecter leur établissement sous la garde d’une dizaine d’hommes armés qui, chemin faisant, n’hésitèrent pas à se servir à même les cultures autochtones.
 
À ce moment, le ton changea et la méfiance commença à s’installer entre les deux camps. 
 
Le 23 juillet, un petit groupe de marins se présenta sur la plage avec des chaudrons en acier qui attirèrent le regard d’habitants locaux. 
 
Alors que les visiteurs les remplissaient d’eau, un Autochtone courut vers eux et en saisit un par la force. Un Français tenta de le rattraper, mais sans succès. 
 
Un groupe d’hommes commença alors à s’approcher des marins d’une manière perçue comme menaçante. Au pas de course, ces derniers se dirigèrent vers le navire en criant à l’aide. 
 
Devant le branle-bas soudain, en visite sur le navire français, plusieurs Autochtones se précipitèrent à l’eau comme si leur vie en dépendait. 
 
Sur la plage, les locaux se retournèrent contre le marin parti en poursuite et le criblèrent d’une volée de flèches avant de l’achever avec leurs couteaux. 
 
À bord du navire, Champlain rallia des troupes et se dépêcha à se rendre sur la rive, armes à la main, afin de protéger leurs compatriotes en détresse. Une fusillade s’ensuivit, avant que les défenseurs ne prennent la fuite. 
 
Le 25 juillet, désormais en territoire hostile, épuisés et déçus, de Monts et ses hommes reprirent le chemin du retour vers Port-Royal. 
 

Troisième voyage d’exploration français (1606)


Le 5 septembre 1606, les Français entreprirent un troisième voyage d’exploration. Sa direction était assumée cette fois-ci par Jean de Poutrincourt, noble de haut rang, soldat et catholique de grande piété. Une fois de plus, Champlain était du voyage. 
 
Après de multiples arrêts visant à réparer les fuites d’un navire déjà amoché, le groupe se rendit jusqu’à la baie de Saco. 
 
À cet endroit, contre le conseil de Champlain, Poutrincourt fit rassembler trois chefs qui entretenaient de vieilles rivalités. Dans un concours de présents prenant les Français en témoins, les échanges entre les chefs dégénérèrent au point de promettre de se faire la guerre au moment de se quitter. 
 
Devant ce climat de querelle, les Français n’eurent d’autres choix que de reprendre la route. Après un arrêt à Cape Ann, où ils se firent éventuellement montrer la sortie par une centaine de canots bondés de guerriers autochtones, les Français continuèrent à longer le littoral. 
 
Passant par la baie de Cape Cod, ils atteignirent un port, aujourd’hui la ville de Chatham au Massachussetts. 
 

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Malgré la forte densité de population, Poutrincourt en vint à croire que cette région était favorable à une colonie et il décida de demeurer sur place pour un certain temps. 
 
Dès son arrivée, il prit l’habitude de se rendre quotidiennement sur la rive, accompagné d’une douzaine de mousquetaires lourdement armés, pour aller explorer l’intérieur des terres. Au passage, des bracelets et des bagues étaient distribués dans les villages traversés. 
 
Rapidement, des colonnes de fumée blanche s’élevèrent sur la côte et les habitants locaux commencèrent à démonter leurs wigwams et à placer en retrait femmes et enfants. 
 
La tension monta d’un cran. Poutrincourt décida alors d’envoyer au-devant des hommes pour simuler un duel d’épée et procéder à une démonstration de tirs de mousquets. Il alla même jusqu’à planter une croix sur la berge, signe de prise de possession territoriale. 
 
Au matin du 15 octobre, alors qu’un petit groupe de marins avait témérairement décidé de passer la nuit sur la plage, ces derniers furent surpris par une salve de flèches provenant de l’arc de centaines de guerriers. 
 
Au son des cris de détresse de leurs compagnons, une quinzaine de Français menés par Poutrincourt et Champlain sautèrent sans hésiter dans une chaloupe pour les secourir. 
 
Devant la charge française, les défenseurs se retirèrent. Une seule des victimes françaises survécut à l’attaque, alors qu’on enterra les autres. 
 
Quand les visiteurs regagnèrent leur navire, les Autochtones retournèrent sur les lieux du drame et dans un geste de provocation, ils déterrèrent les cadavres en insultant leurs adversaires. Les Français repartirent à leurs trousses et le manège se répéta. 
 
Le lendemain, à court d’option, Poutrincourt ordonna à ses hommes de lever l’ancre et d’entamer le chemin du retour vers la baie de Fundy, qu’ils regagnèrent de peine et de misère un mois plus tard. 
 

Trois leaders, trois résultats 


Lors du voyage d’exploration qu’il avait mené en 1604, Champlain avait répété le succès de l’année précédente à Tadoussac. Il en résulta une autre alliance qui commença sur les berges de la rivière Penobscot et qui s’étala sur près de deux siècles à l’échelle de l’Acadie française. 

En 1605, le résultat du voyage mené par de Monts avait été, au mieux, mitigé. Il semblait insécure en présence des Autochtones et se tenait à distance. 
 
L’aventure s’était terminée dans une altercation tragique et inutile. Vraisemblablement, un idéal humaniste n’était pas suffisant pour gagner la confiance des Autochtones.

 

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Quant à Poutrincourt en 1606, son expérience avait été un désastre. Il s’était aliéné les communautés locales et quand les choses commencèrent à dégénérer, il répondit par un déploiement de force. Il en résulta une rupture totale des relations. 
 

Des impacts historiques


Les échecs de sieurs de Monts et Poutrincourt mirent un terme aux tentatives de colonisation française au sud de la rivière Penobscot. 
 
Entre 1617 et 1619, des épidémies frappèrent de plein fouet les populations autochtones du littoral et leur affaiblissement marqua, à compter de 1620, le début de l’hégémonie anglaise dans cette région. 
 
Néanmoins, grâce aux succès diplomatiques de Champlain, un nouveau leader avait émergé en Nouvelle-France. Le cœur ouvert, des cadeaux à la main plutôt que des armes, sa manière de travailler avec les Premières Nations avait fait la différence.