Champlain et la bataille décisive du Richelieu (1610)

Série de textes

Une aquarelle de 1895 du peintre J.D. Kelly présente Samuel de Champlain dans la baie géorgienne, en 1615. Bibliothèque publique de Toronto.

Jeudi le 1 décembre 2022, à 14:34

Notre chroniqueur histoire Marco Wingender raconte la bataille du Richelieu à laquelle a pris part Samuel de Champlain avec ses alliés autochtones.

 

Au mois d’octobre 1609, Samuel de Champlain était de retour en France. Au cours des deux années précédentes à Québec, il avait fait face à d’importants périls, notamment une mutinerie au sein de ses rangs et un premier hiver au cours duquel la colonie avait frôlé l’effondrement. 

 

De tous les dangers, l’expédition lancée contre les Mohawks avec deux soldats français et une soixantaine d’alliés innus, wendats et algonquins aura été celui dont il est passé le plus près de ne jamais revenir. 

 

Un accueil rassurant en France

 

À Fontainebleau, Champlain bénéficia d’un accès rapide au roi à qui il fit rapport de l’avancement des travaux à Québec. Henri IV lui offrit ses encouragements et son appui. 

 

Champlain alla ensuite s’entretenir avec son patron, Pierre Dugua de Monts, qui le reconfirma dans ses fonctions de commandant à Québec. Les deux hommes se hâtèrent de se rendre à Rouen pour rencontrer leurs investisseurs, dont deux seulement réitérèrent leur appui en faveur de la colonie à Québec et de l’exploration du pays. 

 

Retour à Québec

 

Champlain passa l’hiver en France. Le printemps venu, il quitta Honfleur avec empressement au début du mois de mars 1610 et atteignit Tadoussac le 26 avril. De là, Champlain se dépêcha de rejoindre Québec. 

 

Sur place, il rencontra les responsables de la colonie en son absence, le capitaine Pierre Chauvin de la Pierre et le jeune Jean Godet du Parc, deux hommes méconnus des annales qui jouèrent un rôle pourtant capital dans la survie de la colonie naissante. Ces derniers informèrent Champlain du bon état de la garnison, rapportant que seulement quelques colons avaient été légèrement malades. 

 

Nouvel appel à la guerre

 

Peu après l’arrivée de Champlain à Québec, une soixantaine d’Innus se présentèrent à lui pour renouveler le soutien des Français contre leurs ennemis iroquois. À nouveau, Champlain réitéra son engagement à les assister dans leur campagne militaire. 

 

Champlain et ses hommes quittèrent Québec le 14 juin pour remonter le fleuve. Après avoir franchi quelques dizaines de kilomètres, ils rencontrèrent un Algonquin et un Innu en canot qui s’amenaient à leur rencontre. Ces derniers leur expliquèrent que 200 guerriers algonquins et wendats se trouvaient sur la rivière Richelieu et autant devaient aller les rejoindre là-bas.

 

Les Français poursuivirent leur route jusqu’à la hauteur de Trois-Rivières, où d’autres Innus les attendaient.

 

À lire aussi: Champlain et la bataille épique mais méconnue de Ticonderoga (2/2)
 

Le 19 juin, un canot s’approcha d’eux à grande vitesse. Les rameurs leur annoncèrent que leurs confrères étaient tombés sur un détachement d’une centaine de guerriers mohawks solidement barricadés en bordure de la rivière Richelieu, près de Sorel, et la bataille avait cours. 

 

Les alliés autochtones invitèrent les Français à se joindre à eux. Champlain acquiesça et sauta dans un canot avec quatre de ses arquebusiers. Les alliés parcoururent une courte distance sur l’eau et débarquèrent sur le rivage pour rassembler leurs armes. Certains transportaient des arcs et des flèches, d’autres avaient des assommoirs, des tomahawks et des lances. 

 

Voyant les Autochtones s’élancer dans la forêt, les Français, alourdis d’armures d’acier, ne purent maintenir leur rythme. Après de longues minutes d’égarement dans des boisés marécageux, ils finirent par apercevoir au loin un chef algonquin qui les pressa de s’amener. 

 

La bataille du Richelieu

 

Les combattants français poursuivirent leur chemin et commencèrent à entendre des hurlements et des insultes fusant de toute part. Ils rejoignirent enfin le champ de bataille situé au milieu d’une végétation dense sur la berge de l’affluent. 

 

Accompagnés de guerriers innus et algonquins, ils s’approchèrent des positions ennemies. À bonne distance, avec leurs arquebuses, ils commencèrent à faire feu à travers les branches de la fortification. 

 

Pour aller plus loin, le livre Le Nouveau Monde oublié: La naissance métissée des premiers Canadiens

 
Au moment de tirer son premier coup, Champlain fut atteint par une flèche qui lui trancha la pointe de l’oreille et lui perça le côté du cou, ratant d’à peine un pouce son artère carotide. Sous l’adrénaline, Champlain empoigna la flèche, la retira et poursuivit ses attaques. 

 

Le feu de l’action ne l’empêcha pas non plus d’admirer le courage des Mohawks qui se battait avec une telle fougue que les flèches volaient de tous les côtés «aussi densément que la grêle.»

 

Rapidement, les arquebusiers firent sentir leur présence. Chargeant triplement leur arme, ils les appuyèrent sur des bûches et canardèrent la barricade. Au son des déflagrations, les Mohawks se projetaient au sol pour se protéger, puis courageusement, se relevaient et poursuivaient la défense de leurs lignes.

 

Au fil des décharges, les arquebusiers commencèrent à manquer de munition. Champlain se tourna alors vers ses alliés et les encouragea à abattre de gros arbres pour les faire tomber sur les murs du fortin et les écraser. Promptement, ils s’exécutèrent pendant que d’autres guerriers utilisaient leurs boucliers pour protéger les bûcheurs des flèches iroquoises.

 

Alors que les alliés s’apprêtaient à lancer un nouvel assaut, des renforts français, guidés au loin par le son des salves, débarquèrent sur la scène. Commençant d’emblée à faire feu, leurs tirs nourris permirent de créer une brèche dans la fortification. 

 

Aussitôt, une vingtaine d’alliés autochtones et français bondirent dans l’ouverture sans rencontrer beaucoup de résistance. Champlain relata que cette percée mit un terme à l’affrontement. La majorité de la centaine d’adversaires avait été tuée, les autres malheureux ayant été faits prisonniers. 

 

À lire aussi: Les Français à Québec (1608-1609), un premier hiver mortel
 

Au terme des hostilités, Champlain, blessé, se dépêcha de s’en remettre aux bons soins d’un chirurgien français pour lui recoudre le cou et l’oreille. 

 

Suite à ces deux victoires flamboyantes contre des guerriers mohawks, Champlain acquit, à titre de commandant des Français, une renommée qui s’étendit à l’échelle des Premières Nations alliées de la France. Jusqu’à la fin de sa vie, les Autochtones reconnaitront avec enthousiasme la cicatrice distinctive à son oreille.

 

Festivités et échange de «truchements»

 

Triomphant une fois de plus, Wendats, Algonquins, Innus et Français se rassemblèrent sur une île au milieu du fleuve et festoyèrent pendant trois jours. 

 

Au terme des célébrations, Français et Autochtones s’échangèrent de jeunes hommes pour apprendre leurs langues respectives en vue d’en faire des interprètes, aussi appelés «truchements», entre les groupes.

 

Prédécesseurs des mythiques coureurs de bois canadiens, ces jeunes intrépides deviendront les fers de lance du réseau franco-autochtone de traite des fourrures en Amérique du Nord. 

 

Parmi eux, le jeune Étienne Brûlé fut confié à Iroquet, chef des Weskarinis, alors que le Wendat Savignon, qui souhaitait découvrir la France, fut remis aux Français. Chaque groupe repartit ensuite de son côté.

 

Une paix fragile par la force des armes

 

À la lumière des campagnes militaires de 1609 et 1610 qui décimèrent entre 10 et 20 % des effectifs guerriers des Mohawks, les combattants français avaient prouvé hors de tout doute leur valeur stratégique aux yeux de leurs alliés autochtones. 

 

Quant aux Mohawks, déjà aux prises avec d’autres Premières Nations au sud et à l’est de leur territoire, ils préférèrent, pour l’heure, se tenir loin d’une autre collision frontale avec les Français.

 

Ce fut ainsi la dernière fois qu’ils constituèrent une menace sérieuse le long du fleuve Saint-Laurent durant une génération entière, soit jusque dans la décennie des années 1630.