Champlain et la bataille épique mais méconnue de Ticonderoga (2/2)

Série de textes

Défaite des Iroquois au Lac de Champlain, 1609. Domaine public.

Jeudi le 17 novembre 2022, à 17:00

Notre chroniqueur histoire Marco Wingender termine de raconter la bataille de Ticonderoga à laquelle a notamment pris part Samuel de Champlain avec ses alliés.

 

En juin 1609, Samuel de Champlain avait mené dans la vallée du Saint-Laurent des rapprochements diplomatiques combinant rituels, spontanéité et improvisation avec des Innus, des Wendats et des Weskarinis (Algonquins de la Petite Nation). 

 

Ces rencontres avaient eu pour but de démontrer aux Autochtones le sérieux de son intention d’honorer la promesse, que François Pont-Gravé et lui avaient faite en 1603 au nom du roi de France, d’assister leurs nouveaux alliés contre la puissante Ligue des Cinq-Nations iroquoises. 

 

Une mission à haut risque

 

Progressant par la voie de la rivière Richelieu, Champlain, deux soldats français et une soixantaine de guerriers autochtones s’apprêtaient à défier les Mohawks sur leur propre terrain. Par une démonstration de force, Champlain espérait dissuader ces derniers à entreprendre des raids dans la vallée du Saint-Laurent.

 

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Dans les moments critiques, Champlain était capable de tout risquer. Ayant certainement en tête son rappel en France à l’automne, cette expédition guerrière était peut-être sa dernière chance de faire sa marque en Nouvelle-France. 

 

Une avancée méthodique 

 

Après un court portage pour contourner les rapides en amont du bassin de Chambly, le groupe d’alliés atteignit l’île Sainte-Thérèse. Maintenant en pays iroquois, il modifia sa méthode d’avancement afin d’éviter d’être repérés par des sentinelles mohawks patrouillant les voies d’accès empruntées par leurs rivaux. 

 

À la fin de chaque journée, les guerriers autochtones construisaient une fortification semi-circulaire sur la berge, sorte de structure défensive faite de branches entremêlées et étalées en rang. Les pointes, effilées et dirigées vers l’extérieur, laissaient la rivière comme seule porte de sortie en cas d’attaque. 

 

Le 14 juillet, atteignant un immense lac d’où la rivière Richelieu prend sa source, Champlain se souvient d’avoir été l’heureux témoin d’un paysage spectaculaire d’îles et de forêts anciennes arborant une abondance incalculable d’animaux. 

 

Dans toutes les cartes géographiques qu’il dessina, ce lac est le seul lieu auquel il donna son propre nom: le lac Champlain. 

 

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Le 26 juillet, après avoir patienté jusqu’à ce que les nuits soient les plus sombres sous la nouvelle lune, les alliés reprirent la route. À partir de ce moment, ils commencèrent à avancer uniquement dans l’obscurité, tous d’un seul corps glissant silencieusement sur la surface du lac endormi. 

 

Juste avant l’aube, ils retraitaient dans les bois pour se reposer sans faire de feu, ne s’alimentant qu’avec des galettes de maïs froides. À la tombée du jour, les hommes se remettaient en chemin. 

 

Champlain était fasciné par l’aisance de ses alliés à se déplacer en forêt et à naviguer sans faire le moindre bruit ainsi que par leurs habiletés inouïes de pistage. 

 

«Le lieu de rencontre de deux eaux»

 

La nuit du 29 juillet, sous un ciel étoilé, ils levèrent le camp et embarquèrent dans leurs canots. Désormais profondément enfoncé en territoire ennemi, le groupe aperçut au loin un endroit que les Autochtones connaissaient très bien, considéré comme sacré et magique.

 

Les Iroquois l’appelaient Ticonderoga, situé où le lac George se déverse à l’est dans le lac Champlain, quelque deux cents pieds plus bas.

 

Durant plus de deux siècles, ce site s’avéra l’un des points les plus stratégiques en Amérique du Nord, agissant comme la clé de voûte d’une longue chaîne de lacs et de rivières qui reliaient par portages le fleuve Saint-Laurent à la rivière Hudson, dans l’État de New York. 

 

Face à face historique

 

Alors qu’ils contournaient le promontoire de Ticonderoga, les rameurs entrevirent des ombres qui remuaient devant eux dans le reflet de l’eau. Rapidement, il devint clair que c’étaient celles de Mohawks qui s’amenaient dans leur direction. 

 

S’apercevant au même moment, les deux groupes furent pris par surprise et répondirent par de «grands cris». Ils s’éloignèrent aussitôt l’un de l’autre, les alliés prenant position au milieu du lac. 

 

Choisissant de ne pas attaquer leurs ennemis sur l’eau, les Mohawks se dirigèrent vers la rive. Ils se rassemblèrent dans un espace dégagé, où ils bâtirent une barricade avec une rapidité d’action qui ne manqua pas d’impressionner Champlain. 

 

Les alliés envoyèrent alors au-devant de leurs adversaires deux émissaires pour annoncer leur intention de les défier. Ces derniers répliquèrent «qu’ils n’avaient pas d’autre désir» d’y répondre, mais qu’il valait mieux attendre la lumière du jour pour se distinguer les uns des autres. 

 

Durant les heures qui suivirent, à distance de tir d’arc, seuls les chants, les cris de guerre et les insultes de part et d’autre perçaient le voile de la nuit. Champlain se rappela que son camp ne manquait pas de répartie, prévenant leurs rivaux qu’ils allaient assister à des faits d’armes tels qu’ils n’en avaient jamais vu. 

 

Tout ce temps, les trois combattants français étaient demeurés à plat ventre dans les canots, à l’abri du regard ennemi.

 

L’heure de vérité

 

À l’imminence de l’aube, les alliés s’approchèrent de la rive et mirent discrètement pied à terre. Ils se rassemblèrent et commencèrent à avancer en direction du camp adverse en s’assurant de maintenir dissimulés derrière eux les trois Français qui préparaient leur arquebuse à rouet. 

 

En rampant, quelques Innus s’approchèrent silencieusement du fort iroquois. Quand un guetteur mohawk sortit la tête pour inspecter la scène, l’un des éclaireurs laissa filer une flèche qui lui transperça la gorge. 

 

À la vue de leur camarade tombé sans vie, quelque 200 guerriers mohawks sortirent rapidement de leur abri, plusieurs d’entre eux portant des armures en bois et des boucliers qui paraient aux pointes de flèche en silex. 

 

Les deux groupes s’assemblèrent en formation rapprochée des deux côtés d’une clairière coincée entre la forêt et le lac. À moins de 200 verges de l’adversaire, Champlain commanda à ses deux arquebusiers de se glisser discrètement dans les bois en contournant le flanc droit des Mohawks. 

 

Champlain relata qu’à une cinquantaine de verges des lignes ennemies, ses alliés lui indiquèrent que c’était maintenant à son tour de jouer. Soudainement, ils se divisèrent en deux flancs et le dévoilèrent aux guerriers mohawks. 

 

Cuirassé et casqué, il s’avança bien au-devant de ses rangs, seul, face aux plus redoutables guerriers du continent. Les Mohawks, figés de stupeur, n’avaient jamais rien vu de tel. Pour un bref moment, ils examinèrent cette étrange figure barbue qui venait de leur apparaître. 

 

Voyant ses opposants bander leurs arcs en sa direction, Champlain posa aussitôt son arquebuse contre sa joue, visa l’un des chefs distingués de plumes au-dessus de la tête et fit feu.

 

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Une puissante explosion retentit et derrière l’épais nuage de fumée blanche, deux chefs tombèrent sans vie et un autre défenseur fut atteint mortellement. 

 

Devant la scène historique, les alliés de Champlain élevèrent un cri si puissant «qu’on n’aurait pas pu entendre le tonnerre».

 

Malgré le choc de voir les leurs tomber subitement, les Mohawks se ressaisirent courageusement, mais au même moment, les deux arquebusiers français surgirent de la forêt. Utilisant les arbres pour se couvrir, ils s’agenouillèrent côte à côte, braquèrent leurs armes et tirèrent dans le flanc de la formation adverse. 

 

L’impact fut dévastateur. Un troisième chef tomba et la formation hermétique des Mohawks se désintégra aussitôt. 

 

Sans hésiter, les alliés chargèrent leurs adversaires et firent une douzaine de prisonniers, alors que les autres prirent la fuite avec les blessés. 

 

À la stupeur générale, la victoire avait été acquise. 

 

Point tournant dans l’histoire guerrière autochtone

 

Depuis cet affrontement mettant en scène des armes à feu européennes, les Premières Nations réalisèrent que ni les armures de bois ni les formations serrées n’offraient de protection contre les balles de plomb. 

 

Devant cette nouvelle réalité, elles adaptèrent rapidement leurs manières de faire la guerre en incorporant davantage de mobilité et de furtivité. Ce mode devint plus tard celui de la guérilla ou de la «petite guerre», que pratiqueront aussi avec brio les miliciens canadiens à compter de la fin du 17e siècle.

 

Une retraite à la hâte

 

Après la bataille, les alliés de Champlain pillèrent le campement mohawk et conduisirent un rituel visant à concilier les esprits des morts et des vivants. 

 

Ils quittèrent ensuite les lieux avec, à bord de leurs canots, les captifs bien ficelés et remontèrent vers le nord à grande vitesse de peur d’être rattrapés par de possibles poursuivants ennemis. 

 

À la hauteur du fleuve Saint-Laurent, les alliés se firent leurs aurevoirs et chacun repartit vers son pays respectif: les Weskarinis et Wendats à l’ouest, les Innus et Français en direction de l’est. 

 

De retour à Québec, Champlain confia la colonie à deux de ses officiers et s’embarqua avec Pont-Gravé pour la France, qu’il rejoignit en octobre 1609.

 

Un autre événement fondateur de l’alliance franco-autochtone

 

Pour les Premières Nations, un partenariat commercial étant synonyme d’alliance militaire, la bataille de Ticonderoga venait enfin honorer l’engagement pris par les Français 6 ans plus tôt lors de la Grande Tabagie de Tadoussac. 

 

Quant à Champlain, ce triomphe éclatant lui valut un prestige considérable auprès de ses alliés autochtones que seuls le courage et l’audace inouïe dont il avait fait preuve pouvaient lui conférer.