Au Brésil, l’avance de Flávio Bolsonaro au premier tour de la présidentielle fragilise Lula. Sur fond de mécontentement social et de mobilisation évangélique, le scrutin confirme la force de la droite dans un pays profondément divisé. Éclairages.
Il a incarné l’ascension des classes populaires, survécu à la prison et reconquis la présidence. Luiz Inácio Lula da Silva devra toutefois rattraper son retard pour être réélu. Arrivé deuxième au premier tour de la présidentielle, dimanche 4 octobre, il affrontera Flávio Bolsonaro au second tour, le 25 octobre. Ce dernier a recueilli environ 47% des suffrages, contre 45,2% pour le président sortant.
À 80 ans, Lula demeure une référence de la gauche latino-américaine. Ancien ouvrier métallurgiste devenu dirigeant syndical, puis président, il reste associé à la croissance et au recul de la pauvreté de ses deux premiers mandats, entre 2003 et 2010.
Emprisonné en 2018 pour corruption, il a passé 580 jours derrière les barreaux. Ses condamnations ont ensuite été annulées, ouvrant la voie à son retour au pouvoir après sa victoire de 2022.
Le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva s’adresse à ses partisans après l’annonce des résultats partiels du premier tour, à São Paulo, le 4 octobre 2026. Photo: Nelson Almeida / AFP.
Face à lui, le sénateur Flávio Bolsonaro porte un autre héritage: celui de son père Jair, président de 2019 à 2022, condamné pour avoir tenté de renverser le résultat de l’élection perdue contre Lula. L’affrontement oppose ainsi deux familles politiques dans un pays hautement polarisé.
L’enjeu dépasse les frontières de ce géant de quelque 214 millions d’habitants, pays le plus peuplé et première économie d’Amérique latine.
Les premières analyses brésiliennes, rapprochées des études internationales publiées avant le scrutin, éclairent plusieurs ressorts de cette avance: l’implantation de la droite, le mécontentement quotidien, les appartenances religieuses et la perspective d’un rapprochement avec Washington.
Une droite qui s’enracine
La progression du bolsonarisme dépasse le résultat de son candidat. Dans son éditorial du 4 octobre, la Folha de S.Paulo, grand quotidien brésilien établi à São Paulo, souligne les succès conservateurs dans les États de São Paulo et du Minas Gerais, ainsi que le renforcement du Parti libéral au Congrès.
Le journal rappelle que le bolsonarisme a déjà dépassé les prévisions des sondages. Vote utile contre le Parti des travailleurs de Lula, préférences moins ouvertement déclarées et différences de participation figurent parmi les explications possibles.
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Dans une analyse du même soir, Igor Gielow, chroniqueur au quotidien, souligne que la poussée bolsonariste dépasse l’affrontement avec la gauche: «Elle a englouti non seulement une bonne partie de la gauche, mais aussi la droite plus modérée», écrit-il en portugais. Selon lui, les adversaires de Lula ont construit des machines électorales dont le président a sous-estimé la puissance.
Même une victoire finale de Lula ne dissiperait donc pas les difficultés de la gauche: le président pourrait être reconduit avec un environnement politique largement dominé par ses adversaires.
Le malaise derrière les chiffres
Gielow souligne le décalage entre les indicateurs économiques et l’expérience quotidienne. Un chômage faible ne garantit pas des emplois satisfaisants; une inflation maîtrisée n’efface pas l’endettement des ménages.
Le chroniqueur estime aussi que la défense de la démocratie et de la souveraineté nationale n’a pas produit les effets électoraux espérés. Les tensions avec Donald Trump ont permis à Lula de se présenter comme le défenseur du pays, sans lui assurer une majorité au premier tour.
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Cette posture s’inscrivait dans le prolongement du bras de fer avec Elon Musk: en 2024, Lula avait soutenu la suspension de X ordonnée par le juge Alexandre de Moraes, au nom du respect des lois brésiliennes.
À ces frustrations s’ajoute l’insécurité. Dans une étude publiée le 2 octobre, le Council on Foreign Relations, centre de réflexion américain spécialisé en politique étrangère, rappelle que la violence arrivait en tête des préoccupations dans une enquête de septembre.
Flávio Bolsonaro a promis une réponse ferme, notamment des prisons inspirées du modèle de Bukele au Salvador. Le politologue Oliver Stuenkel, interrogé par le centre, distingue toutefois l’attrait électoral de ces mesures de leur efficacité probable.
Le facteur évangélique
La religion reste une autre clé. Le portail brésilien d’information UOL, pour Universo Online, a croisé les résultats avec les données du recensement. Son analyse publiée le 5 octobre relève une progression de Flávio Bolsonaro dans les municipalités les plus évangéliques.
Lula demeure majoritaire dans le tiers des villes les plus catholiques, avec 59,4% des suffrages, mais recule par rapport aux 64,9% obtenus en 2022.
Les enquêtes précédant le scrutin montraient déjà cette fracture. Selon Datafolha, institut brésilien de sondage, Flávio recueillait 52% des intentions de vote chez les évangéliques, contre 26% pour Lula.
Le sénateur bénéficiait également d’une avance dans les tranches de revenus supérieures et dans le sud du pays. Sans constituer des résultats définitifs par catégorie, ces chiffres dessinent plusieurs lignes de partage qui se superposent.
Le poids du rejet
La polarisation ne se résume cependant ni au revenu ni à la religion. «La plupart des électeurs à qui je parle sont motivés par leur aversion ou leur peur de l’autre camp», observe Oliver Stuenkel dans des propos en anglais rapportés par le Council on Foreign Relations. Il souligne que les enjeux politiques précis pèsent moins dans leurs motivations.
Cette lecture aide à comprendre la résistance des deux familles politiques. Empêcher l’élection d’un adversaire jugé menaçant peut compter davantage que les réserves envers son propre candidat. L’avance de Flávio ne signifie donc pas nécessairement une adhésion uniforme à son programme, pas plus que le soutien à Lula ne traduit une satisfaction générale envers son bilan.
Sous le regard de Washington
À l’échelle continentale, le quotidien américain The Washington Post inscrit le scrutin dans le virage à droite et le rapprochement avec Washington engagés par plusieurs pays, notamment l’Argentine et la Colombie. Une victoire de Bolsonaro renforcerait ce courant; une réélection de Lula maintiendrait un contrepoids majeur.
Dans une analyse du 30 septembre, Ted Piccone, chercheur associé à la Brookings Institution, centre de recherche américain en politiques publiques, estime qu’un retour des Bolsonaro constituerait un succès important pour Trump. Coopération sécuritaire, lutte contre le narcotrafic et accès aux minerais stratégiques offrent plusieurs terrains de rapprochement.
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D’autres chercheurs de Brookings rappellent toutefois que la Chine reste incontournable pour les exportations brésiliennes. La proximité idéologique avec Washington ne suffirait pas à effacer ces intérêts: Jair Bolsonaro lui-même avait conservé d’importantes relations commerciales avec Pékin.
Le 25 octobre, Lula devra convaincre au-delà de ses fidèles pour rattraper son retard. Flávio Bolsonaro tentera, lui, de transformer son avance en victoire. Le choix des électeurs pèsera aussi sur la place de la principale puissance latino-américaine dans le monde.













