La France abandonne ses citoyens emprisonnés à l’étranger

Le drapeau français flotte sur le toit de l'ambassade de France à Bagdad en Irak, en 2004. Photo: Karim SAHIB pour l’AFP.

Mercredi le 8 janvier 2025, à 16:05

Détenu arbitrairement au Cameroun pendant 17 ans, Michel Atangana dénonce l’inertie de la France à l’égard de ses compatriotes emprisonnés à l’étranger. Plus de 1700 Français sont derrière les barreaux hors du pays. Rencontre.

 

«Boualem Sansal a obtenu plus d’une dizaine de prix littéraires en France dont le grand prix du roman de l’Académie française. Il vient d’avoir la nationalité française. Pourtant, la France n’a même pas la force de stopper l’Algérie quand elle l’arrête», lâche Michel Atangana au Café du Mexique, à Paris. 

 

27 ans de combat acharné

 

Cet homme est loin d’être inconnu dans l’Hexagone. En 1997, alors ingénieur financier au Cameroun, il est utilisé comme fusible dans une affaire de détournements de fonds publics. 

 

Deux procès fantoches, des humiliations et des séances de torture au sein d’une cellule de sept mètres carrés sans fenêtre au sous-sol d'une annexe du ministère de la Défense du Cameroun. Il en ressort au bout de 17 ans avec un pied cassé à vie puis un livre très remuant: Otage judiciaire (Le Cherche midi).

 

 

 

 

Michel Atangana est innocent. La France n’en a jamais douté, mais peu importe.

 

Entre 1997 et 2009, quatre ambassadeurs français se sont succédé au Cameroun sans intervenir. Ce n’est qu’en 2010, avec l’arrivée d’un cinquième ambassadeur, que l’État français a finalement pris des mesures pour sortir son citoyen de cet enfer.

 

 

Notre journaliste Alexis Brunet (gauche) avec le militant Michel Atangana au café du Mexique à Paris, le 22 décembre 2025. Photo: Alexis Brunet.

 

 

Pourquoi la France l’a-t-elle laissé croupir au fond d’un trou au Cameroun pendant 17 ans? Mystère. Mais ça alimente bien des soupçons sur les intérêts liés à la Françafrique.

 

Le combat de Michel Atangana, c’est sa réhabilitation. Et au-delà, l’accompagnement par l’État français des quelque 1700 Français qui croupissent dans des prisons à l’étranger. 

 

«L’État français nous pousse à la clochardisation»

 

Il y a trois ans, la Loi Atangana, qui permet à l’État français de mieux aider les Français victimes de détention arbitraire, a été promulguée. Un pas en avant, mais encore faut-il que l’État l’applique. La France étant boulimique de nouvelles normes inutiles, les quelques lois utiles ne sont pas vraiment connues des Français.

 

Depuis sa libération, l’homme fait face au mammouth de la bureaucratie. Six ans d’âpres combats pour récupérer ses droits d’assurance maladie, notamment. N’ayant pas été réhabilité, ses 17 ans de prison pour un crime qu’il n’a pas commis sont inscrits dans son casier judiciaire. Une tache à son dossier qui empêche l’ingénieur financier de se retrouver du travail. 

 

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Avec la mort sociale comme seul horizon? «L’État français broie les individus qui sont dans mon cas et les pousse à la clochardisation», analyse-t-il après dix ans de combat. 

 

«La CIVI, commission d’indemnisation des victimes d’infractions, est l’organe étatique apte à lancer ma réhabilitation. Elle s’est engagée à régler mon cas d’ici juin 2022. Nous sommes en décembre 2024 et rien n’a été fait. Le plus absurde, c’est que c’est le ministère de la Justice a été lui-même inquiet de ne pas avoir de nouvelles de la CIVI», révèle-t-il.

 

En d’autres termes, il y a eu un dysfonctionnement des institutions. Ce type d’imbroglio courant ici fait sourire à l’étranger, mais met les Français à bout de nerfs. Surtout, il montre que le modèle de l'État paternaliste à la française est défaillant au point de briser des vies. Atangana vient donc d’envoyer une lettre bien sentie à la CIVI.

 

Se battre pour les autres face à la bureaucratie 

 

Tous les jours depuis dix ans, Atangana se lève aux aurores et s’active. Au programme, bousculer le ministère des Affaires étrangères, celui de la Justice, la CIVI ou encore, certains avocats qui auraient tendance à oublier le dossier. Des tâches éreintantes et qui en achèveraient plus d’un. Mais pour l’homme qui a survécu à 17 années de cachot, pas question de se laisser abattre. 

 

«Il doit continuer à vivre et à se battre, non seulement pour lui mais surtout pour les autres qui sont ou qui seront dans sa situation. La loi qu’il a fait passer est inédite. Et comme il y a 3,5 millions de Français à l’étranger, c’est d’une utilité énorme», abonde Myriam Zaine, cofondatrice de l’association Atangana contre l’oppression et l’arbitraire, qui le côtoie depuis dix ans.

 

L’homme aide des victimes de détention arbitraire à récupérer leurs droits ou un pécule pour survivre quand ils sont libérés. Il est notamment en contact avec Benjamin Brière, un Français qui vient d’être libéré après trois ans de détention en Iran. Car il sait qu’après l'émotion médiatique de la libération, le chemin de croix commence pour les victimes.

 

La plupart tombent aux oubliettes et certains vivotent dans des conditions alarmantes, laisse-t-il entendre, négligés par un pays qui se vante dans le monde de son modèle d’État providence.

 

Il nous apprend aussi qu’il y a vingt ans, neuf soldats français ont été tués en Côte d’Ivoire. Or leurs familles n’ont eu aucune proposition d’indemnisation et sont livrées à elles-mêmes dans le marécage administratif. Pire, une note de la Sécurité intérieure justifie qu’on ait laissé filer les assassins. «Vous vous rendez compte? Ce sont pourtant des militaires français!», se désole-t-il.

 

La France bientôt sanctionnée par la Banque mondiale?

 

Les belles déclarations venant du sommet sont légion au pays des Lumières. Dans des lettres consultées par Libre Média, le Quai d’Orsay ou le président Macron ont assuré, en substance, suivre le cas de Michel Atangana et œuvrer à sa réhabilitation. Par quels moyens? Silence.

 

«Comment une victime s’en sort concrètement avec un tel parcours administratif? La réponse est que c’est très difficile. Encore une fois, les victimes sont poussées à la résignation, à la mort sociale ou à la clochardisation par ce système», analyse-t-il.

 

Face à l’inertie française, il a décidé de frapper plus fort et a donc saisi la Banque mondiale. Libre Média a pu consulter cette requête en exclusivité. Il y rappelle que depuis 27 ans, le Cameroun a omis de déclarer une dette de 278 milliards de Francs CFA liée au coût des procédures judiciaires engagées à tort contre sa personne.

 

Surtout, il pointe la coresponsabilité de l’État français dans cette situation. «La France faisant partie des actionnaires les plus importants de la Banque Mondiale: ça pourrait faire mal».

 

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Aux États-Unis, en 2018, un certain Donald Trump a obtenu la libération d’un pasteur américain en Turquie. Il croupissait dans les geôles d’Erdogan pour des accusations fallacieuses de «terrorisme» et d’«espionnage». 

 

Après que Trump a menacé la Turquie de sanctions financières, le pasteur a été libéré. Le trublion de la politique étasunienne est-il source d’inspiration pour Michel Atangana?

 

«Le lendemain de ses menaces, la monnaie turque a perdu 10% de sa valeur. Quand un citoyen américain est incarcéré à l’étranger pour des motifs douteux, Washington ne faiblit pas. La France ne sait pas faire ça et j’ai bien l’intention que ça change», prévient-il. Peut-être devrait-il s’occuper ensuite du Canada