La progression de l’AfD en Allemagne déclenche une nouvelle crise de panique dans tout l’Occident. Mais à force de diaboliser les populistes sans répondre aux colères qui les nourrissent, les élites pourraient précipiter leur victoire...
Les crises d’apoplexie des bourgeoisies et petites bourgeoisies cosmopolites devant la montée de l’AfD en Allemagne sont les mêmes chaque fois que la droite populiste s’approche du pouvoir ou le conquiert.
On assiste alors aux mêmes singeries et au même pathos, sans jamais aller au fond des choses ni chercher à comprendre les causes profondes qui poussent, élection après élection, une part croissante des peuples occidentaux vers ces mouvements.
Donald Trump gagne en 2016. Il gagne de nouveau en 2024. Et c’est comme si nous n’apprenions rien.
Cette incapacité à comprendre constitue la recette parfaite pour que ce que l’on maudit continue de se produire, encore et encore, jusqu’à atteindre ses objectifs.
Une colère qui ne tombe pas du ciel
Si les peuples occidentaux font de tels choix électoraux, ce n’est pas parce qu’ils seraient soudainement habités par quelque sombre pulsion tombée du ciel — ou sortie de l’enfer — que des démagogues parviendraient habilement à manipuler. C’est parce que certains de ces démagogues répondent à des problèmes et à des besoins historiques bien réels.
Ils le font peut-être mal, parfois même très mal, mais ils sont souvent les seuls à tenter d’y répondre.
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Au cours des dernières décennies, l’Occident a été confronté à une désindustrialisation généralisée, à l’effritement de sa classe moyenne, à une croissance spectaculaire des inégalités socio-économiques, à une crise structurelle de ses modèles d’État-providence, à un déclin démographique sans précédent, à une stagnation économique persistante, à une immigration massive qui fragilise le tissu social, à une montée de l’insécurité et à une décomposition de l’identité nationale qui conduit de nombreux citoyens à ne plus se sentir chez eux.
Pour beaucoup d’entre eux, ces enjeux forment un bloc d’exaspérations qu’il est impossible de traiter à la pièce. Et ce n’est pas comme si ces électeurs n’avaient pas cherché de réponses ailleurs.
Quand la gauche abandonne le peuple
En règle générale, les élites libérales et progressistes ayant contribué au désastre n’ont pas su se réajuster. Elles se sont plutôt enfoncées dans leurs façons de faire. Pourtant, les électeurs leur ont laissé beaucoup de chances.

La coprésidente du parti Alternative pour l’Allemagne (AfD), Alice Weidel, aux côtés du coprésident Tino Chrupalla et de la députée Beatrix von Storch, le 9 septembre 2026, lors d’une séance du Bundestag à Berlin. Photo: John MACDOUGALL pour l’AFP.
Lorsque l’électorat s’est tourné vers la gauche, voire vers la gauche radicale — ce camp antisystème qui, historiquement, menait les révolutions —, il y a découvert un retournement de veste: un mutant néoprogressiste qui lui crachait son venin au visage et assimilait ses revendications légitimes à l’annonce d’une nuit totalitaire fantasmée. Pour l’écouter, il ne restait plus que les nationaux-populistes.
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Aux États-Unis, ce fut Donald Trump. Au Royaume-Uni, le Brexit, l’UKIP, puis Reform UK. En France, le Rassemblement national de Marine Le Pen et Reconquête d’Éric Zemmour.
En Italie, Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni, la Ligue de Matteo Salvini et, dans un autre registre, le Mouvement cinq étoiles. En Allemagne, longtemps restée en queue de peloton pour des raisons historiques évidentes, c’est désormais l’AfD.
Une démocratie que l’on cherche à contourner
Pour freiner cet essor populiste, les élites libérales recourent à tous les subterfuges possibles: mobilisation des médias traditionnels, propagande bien huilée, jeux d’appareil tordus, alliances à la Frankenstein entre partis normalement opposés, rapprochements avec cette nouvelle gauche — qui n’est d’ailleurs plus si nouvelle —, clientélisme à tout crin, mensonges, campagnes de salissage et, parfois, judiciarisation des luttes politiques.
Lorsque la caste politique traditionnelle agit de la sorte, elle rebute une part importante de l’électorat. Elle accélère ainsi son ralliement, même temporaire, au camp populiste.
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Cela ne signifie pas que ce dernier fera nécessairement mieux une fois au pouvoir. Il pourrait même faire pire. Mais le rejet des partis populistes ne dispense pas de comprendre les raisons de leur succès.
La diabolisation ne fonctionne plus
Cette progression n’est pourtant pas une fatalité. Là où les élites libérales ont recalibré leur discours, modifié leurs promesses électorales et leurs politiques publiques, abandonné leur rectitude morale et cessé de diaboliser systématiquement leurs adversaires, la tension politique a parfois diminué.
Les sociaux-démocrates danois ont notamment durci leurs positions sur l’immigration et l’intégration, adoptant des mesures que les tenants du néoprogressisme auraient autrefois qualifiées d’«extrême droite». Les sociaux-démocrates suédois ont eux aussi amorcé un virage plus restrictif sur ces questions.
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Au Royaume-Uni, le recentrage idéologique de Keir Starmer a accompagné le retour au pouvoir des travaillistes en 2024, même si leur victoire écrasante en nombre de sièges s’expliquait aussi par l’effondrement des conservateurs et la division du vote à droite. Une fois au pouvoir, toutefois, Starmer a rapidement perdu la main en incarnant précisément le contraire de la rupture attendue.
L’AfD n’est peut-être qu’un commencement
Refuser de prendre en compte ces préoccupations électorales ne fonctionne tout simplement pas. Les nationaux-populistes finissent par gagner. Et même lorsqu’ils sont battus, ce n’est souvent que partie remise.
Les causes objectives ayant favorisé leur essor demeurent. Même dans un scénario où ces «bêtes immondes» seraient politiquement terrassées, d’autres forces, probablement plus radicales encore, finiraient par émerger.
On peut interdire un parti, ostraciser ses électeurs, censurer ses porte-parole ou multiplier les coalitions destinées à lui barrer la route. On ne peut toutefois pas faire disparaître par décret les colères qui l’ont porté.
Avec l’AfD, nous commençons peut-être déjà à franchir un cap.













