Le 4 juillet dernier, le Parti conservateur britannique a été chassé du pouvoir après un règne de 14 ans. Comment expliquer une telle rupture? Les réponses de Jeremy Stubbs, observateur de longue date de la vie politique anglaise.
Citoyen britannique, Jeremy Stubbs vit en France. Il est directeur adjoint de la rédaction du magazine Causeur et président des Conservatives Abroad in Paris (section française du Parti conservateur britannique).
Simon Leduc: Le 4 juillet dernier, le Parti travailliste a obtenu 411 députés avec seulement 33% des voix. Comment expliquez-vous le faible résultat en pourcentage de votes pour le Labour party?
Jeremy Stubbs: «C’est typique du système politique britannique qui favorise le premier candidat dans un comté. On peut constater la différence avec le système électoral français dans lequel il y a deux tours.
Dans le système anglais qui est d’ailleurs celui en vigueur au Canada, un parti peut gagner beaucoup de sièges avec peu de votes si ces derniers sont très bien distribués parmi les circonscriptions. Le chef des travaillistes, Keir Starmer, a obtenu moins de votes que Jeremy Corbyn en 2017. Pourtant, il a gagné les élections et est maintenant premier ministre du Royaume-Uni.
Paradoxalement, le Parti de la réforme de Nigel Farage a obtenu 14% des voix, mais il a dû se contenter de cinq élus. Alors, on pourrait dire que le système uninominal à un tour est injuste, car il désavantage les tiers partis. Par contre, ce système produit des majorités claires et cela permet au parti au pouvoir de gouverner dans la stabilité.»
La division du vote à droite – entre les conservateurs et les réformistes de Nigel Farage – aura-t-elle permis aux travaillistes de former un gouvernement majoritaire?
Jeremy Stubbs: «Il faut savoir que c’est seulement début juin que Nigel Farage a décidé de se lancer dans la course électorale en se présentant comme candidat. Cela a galvanisé son parti.
Jusque-là, M. Farage avait une attitude ambiguë envers le Parti conservateur. Il était très critique de la gouvernance conservatrice, mais aspirait encore à devenir le leader du Parti conservateur. Mais cela n’est pas arrivé.
Grâce à sa candidature, le UK Reform a fait une excellent score: 14 % des voix et cinq députés. En conséquence, la division du vote de droite a permis aux travaillistes d’aller chercher une victoire encore plus écrasante.
Désormais, le chef du Parti de la réforme est là pour punir les conservateurs. NIgel Farage aspire à remplacer les conservateurs comme première force politique de droite du pays.»
Avec Rishi Sunak à sa tête, le Parti conservateur a subi l’une des pires défaites électorales de son histoire. Pensez-vous que le parti de Nigel Farage pourrait devenir la première force politique conservatrice au Royaume-Uni?
Jeremy Stubbs: «J’estime qu’il sera très difficile pour le Parti de la réforme d’accomplir un tel exploit.
Premièrement, le système britannique ne permet pas aux petits partis de devenir de véritables forces politiques. Il est rare que des nouvelles formations politiques réussissent à se sortir de la marginalité à cause de la barrière du système de vote.

Le leader réformiste britannique Nigel Farage arrive après minuit pour commenter les résultats électoraux de son parti à Clacton-on-Sea, dans l'est de l'Angleterre, le 5 juillet 2024. Photo: Henry NICHOLLS pour l’AFP.
Ensuite, le Parti de la réforme est très dépendant du talent de Nigel Farage. Si Farage quittait la vie politique, son parti s’effondrerait probablement. Farage est un leader politique très connu, charismatique et percutant. Je ne pense pas que ce parti survivrait au départ éventuel de son chef.
Il faut aussi que ce parti soit très discipliné et que ses leaders et candidats ne fassent pas de déclaration choc et maladroite. Le UK Reform est un jeune parti qui doit recruter beaucoup de candidats. Or, il n’a pas les moyens de faire toutes les vérifications nécessaires pour écarter les gens farfelus pouvant lui nuire durant une campagne électorale.»
Comment définissez-vous le parti de Nigel Farage sur le plan idéologique?
Jeremy Stubbs: «C’est un parti nettement populiste. Les troupes de Nigel Farage veulent d'abord contrôler l’immigration et assimiler les nouveaux arrivants. La lutte contre les excès de l’islamisme et le séparatisme de certains musulmans est un des chevaux de bataille du Parti de la réforme.
Contrairement à Marine Le Pen, Farage est un adepte du libéralisme classique. Il est partisan du libre marché, du libre-échange, de la concurrence et de la diminution de l’intervention de l’État dans l’économie.»
Comment décrivez-vous le nouveau premier ministre britannique?
Jeremy Stubbs: «Cet avocat de formation est un leader politique modéré qui n’a pas beaucoup de charisme. Au Royaume-Uni, les gens en ont marre des politiciens charismatiques et colorés comme Boris Johnson. La gouverne de ce dernier a été un désastre.
Les Britanniques voulaient donc un leader politique mesuré et modéré. M. Starmer reflète bien l’humeur du peuple britannique. C’est un leader terne mais compétent et c’est exactement ce que les gens veulent actuellement comme chef de gouvernement.»
Quelles idées principales le nouveau premier ministre entend-il défendre dans les 100 premiers jours de son gouvernement?
Jeremy Stubbs: «Il faut savoir que Keir Starmer a dû purger son parti de beaucoup d’éléments issus de l’extrême gauche. Par exemple, l’ancien leader du parti, Jemery Corbyn, était lui-même très à gauche. Il a été expulsé du Parti travailliste pour se faire élire dans son comté comme député indépendant.
Sous le leadership de M. Starmer, le Labour est redevenu une formation politique modérée et raisonnable. Le parti est maintenant de centre gauche comme cela a été le cas sous le leadership de Tony Blair à la fin des années 90 et au début des années 2000.
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Par contre, on y trouve encore des députés plus à gauche. On parle ici de députés propalestiniens, de véritables wokes et de militants anticapitalistes. Pour s’assurer de gouverner au centre-gauche, le premier ministre va vouloir cacher ou faire taire la frange radicale de son parti.»
Cinq députés indépendants se sont fait élire lors du scrutin du 4 juillet dernier. Comment expliquez-vous ce phénomène?
Jeremy Stubbs: «Ce sont des circonscription où la population musulmane est très dense. Il faut savoir que le chef travailliste a été très ambigu sur Gaza. Peu après l’attaque du 7 octobre 2023, M. Starmer a dit qu’Israël avait le droit de couper l’électricité et l’eau des Gazaouis dans ses opérations contre le Hamas.
L’aile gauche de son parti a dénoncé les propos de leur chef, car pour eux, les gestes de l’État hébreu ressemblent à un génocide. Le chef travailliste a reculé en affirmant que ce n’était pas ce qu’il voulait dire. Depuis ce temps, il a une position floue sur le sujet. Il n’est pas anti-israélien, mais est propalestinien... Il affirme que son gouvernement va reconnaître tôt ou tard un État palestinien.
En raison de cette prise de position ambiguë, dans ces cinq comtés très musulmans, les gens se sont mobilisés afin de défendre Gaza. Ils y ont fait élire cinq députés clairement propalestiniens. Ce mouvement demeure marginal à travers le pays, mais il est très fort dans certaines zones.»
Pensez-vous qu’un parti islamiste pourrait voir le jour dans un avenir rapproché?
Jeremy Stubbs: «De telles formations politiques doivent déjà exister. Mais c’est extrêmement marginal. À court terme et moyen terme, je ne crois pas qu’on va voir apparaître des forces politiques islamistes. Évidemment, tout est possible, mais j’en doute.
Il est vrai que l’islamisme est bien présent au Royaume-Uni où le multiculturalisme est une doctrine non officielle. Par contre, un grand nombre d’immigrants se sont bien assimilés à la culture britannique. À long terme, je ne pense pas que le séparatisme islamiste soit assez fort contre l’assimilation. Le mouvement islamiste est implanté dans des zones trop spécifiques – par exemple le nord de l’Angleterre – pour balayer la ville de Londres.»
Le Parti national écossais était la première force politique écossaise au parlement de Westminster. En 2019, il avait fait élire 48 députés contre seulement 9 lors des dernières élections. Quelles sont les causes de la chute vertigineuse du SNP?
Jeremy Stubbs: «Le gouvernement du SNP en Écosse est très impopulaire. Sa gouvernance est catastrophique. Il faut savoir que le SNP est devenu ultra woke. Il y a des cas de violeurs emprisonnés dans des prisons pour femmes.
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Le gouvernement écossais a tenté de légaliser l’auto-identification de genres. Les Écossais en ont marre du virage woke de leur gouvernement. Lors des élections législatives, ils ont sanctionné le SNP et voté massivement pour les travaillistes.
On peut affirmer qu’il n’y aura pas de référendum sur l’indépendance de l’Écosse pour le reste de la décennie. Les responsables du déclin de la cause indépendantiste sont les dirigeants du gouvernement du SNP. Au niveau national, le peuple écossais a voulu punir les nationalistes comme les Anglais ont voulu punir les conservateurs.»











