L’immigration bouscule le Portugal, qui interdit le voile intégral

Des musulmans prient sur la place Martim Moniz à Lisbonne, au Portugal, à l’occasion de l’Aïd el-Fitr, le 30 mars 2025. Photo: Patricia DE MELO MOREIRA pour l’AFP.

Mardi le 25 août 2026, à 12:20

Le Portugal vient d’interdire le voile intégral, sur fond de montée de la droite nationaliste et de réticence croissante envers l’immigration. Le politologue Marc Chevrier décrypte un virage qui pourrait trouver des échos jusqu’au Québec.

 

Le Portugal a promulgué, le 18 août dernier, une loi interdisant de dissimuler son visage dans l’espace public. Bien que cette mesure soit souvent présentée comme une interdiction du voile islamique intégral, son texte ne mentionne aucune religion ni aucun vêtement en particulier.

 

La question s’inscrit néanmoins dans un contexte marqué par la montée du parti nationaliste Chega et par l’importance croissante des débats sur l’immigration et l’identité nationale.

 

Pour mieux comprendre cette nouvelle législation et l’évolution politique du Portugal, Libre Média s’est entretenu avec le politologue et juriste Marc Chevrier, spécialiste notamment des questions relatives à la laïcité. Professeur à l’UQAM, notre invité est l’auteur de plusieurs livres, dont Les religions auprès de la laïcité (Médiaspaul, 2024).

 

Simon Leduc: Quelle est la portée de la nouvelle loi adoptée au Portugal?

 

Marc Chevrier: «Il faut d’abord préciser que, même si l’on parle souvent dans la presse d’une loi contre le voile intégral, le texte ne vise officiellement aucune religion ni aucun vêtement en particulier.

 

La loi interdit essentiellement de dissimuler ou d’empêcher l’exposition du visage dans l’espace public au moyen d’un vêtement ou de tout autre objet. Elle ne mentionne donc ni l’islam, ni la burqa, ni le niqab.

 

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Le projet initial avait été présenté par Chega, un parti de droite nationaliste, dans une version davantage associée à la question de l’islam. Le texte a toutefois été reformulé afin de respecter les principes juridiques européens et la jurisprudence en matière de droits fondamentaux.

 

La loi prévoit certaines exceptions, notamment pour des raisons de santé, de travail, de sécurité ou de conditions météorologiques, ainsi que dans les lieux de culte, les représentations diplomatiques et les avions.

 

Un autre aspect important concerne le fait de contraindre une personne à se couvrir le visage. La législation interdit également d’obliger quelqu’un à le dissimuler et prévoit des sanctions en cas de non-respect de ces dispositions.»

 

Pourquoi la gauche portugaise s’est-elle opposée à cette loi?

 

Marc Chevrier: «La question doit être replacée dans le contexte politique particulier du Portugal.

 

Le pays est actuellement dirigé par un gouvernement minoritaire de centre droit, sous la direction du premier ministre Luís Montenegro. Depuis plusieurs décennies, la vie politique portugaise est principalement dominée par le Parti socialiste et le Parti social-démocrate, généralement situé au centre droit.

 

Le premier ministre portugais Luís Montenegro au sommet de l’OTAN, le 8 juillet 2026 à Ankara, en Turquie.  Photo: Alexis JUMEAU pour l’AFP.

 

 

Le paysage politique a cependant considérablement évolué avec la montée de Chega. Lors des dernières élections, ce parti nationaliste est devenu une force majeure au Parlement portugais.

 

Pour gouverner, Luís Montenegro doit donc conclure des alliances au cas par cas. Sur certaines questions économiques et sociales, il peut obtenir l’appui de formations de gauche. Sur les enjeux liés à l’immigration ou à l’identité nationale, il peut plutôt recevoir celui de Chega.

 

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Le gouvernement cherche néanmoins à éviter de donner l’impression qu’il gouverne officiellement en coalition avec Chega. Le projet initial a d’ailleurs été modifié avant son adoption afin d’en retirer les références explicites à la religion et au voile islamique.

 

L’opposition de gauche s’explique notamment par la crainte que cette législation, même si elle ne mentionne aucune religion, vise indirectement les femmes musulmanes qui portent le voile intégral.»

 

Quel rôle le président portugais a-t-il joué dans l’adoption de cette loi?

 

Marc Chevrier: «Le Portugal possède un régime parlementaire doté d’un président élu par la population. Même si le premier ministre dirige le gouvernement, le président dispose de véritables pouvoirs.

 

Il peut notamment refuser de promulguer une loi, demander une nouvelle délibération parlementaire ou saisir le Tribunal constitutionnel afin qu’il examine la constitutionnalité du texte.

 

Dans ce cas-ci, le président socialiste António José Seguro a finalement promulgué la loi. Sa position s’appuie notamment sur la jurisprudence européenne concernant l’identification des personnes, le vivre-ensemble et la possibilité de montrer son visage dans certaines circonstances.»

 

Qu’est-ce que le parti Chega et pourquoi sa popularité augmente-t-elle?

 

Marc Chevrier: «Chega est un parti relativement récent, fondé en 2019. Sa progression électorale s’explique principalement par deux grands thèmes : la lutte contre la corruption et l’immigration.

 

Le Portugal a connu plusieurs scandales et accusations de corruption impliquant des membres de l’élite politique. Chega utilise cet enjeu pour dénoncer les partis traditionnels qui ont longtemps dominé la politique portugaise.

 

Le deuxième grand thème est celui de l’immigration. Pendant longtemps, le Portugal a surtout été un pays d’émigration. De nombreux Portugais l’ont quitté pour s’installer ailleurs en Europe ou dans le monde, y compris au Canada.

 

Le pays a également connu une longue période de pauvreté et une dictature qui a pris fin avec la révolution des Œillets, en 1974.

 

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Au cours des dernières décennies, le Portugal s’est toutefois développé économiquement et est devenu davantage un pays d’immigration.

 

De nombreux nouveaux arrivants proviennent d’anciennes colonies portugaises ou du Brésil. Le pays accueille également des immigrants originaires d’autres régions du monde, dont certaines populations musulmanes.

 

Même si la proportion de musulmans demeure relativement faible par rapport à plusieurs autres pays européens, ce phénomène représente un changement pour un pays historiquement et culturellement très catholique.

 

Manifestation contre l’immigration de masse et l’islamisation organisée par le mouvement nationaliste 1143, le 3 février 2024 à Lisbonne. Photo: Patricia DE MELO MOREIRA pour l’AFP.

 

 

Chega affirme notamment que l’immigration pourrait menacer l’identité nationale portugaise. Le parti a également utilisé efficacement les réseaux sociaux afin de rejoindre des électeurs méfiants à l’égard des formations traditionnelles.»

 

Peut-on comparer Chega au Rassemblement national en France?

 

Marc Chevrier: «Il existe certaines similitudes entre Chega et le Rassemblement national de Marine Le Pen, particulièrement quant à l’importance accordée à l’immigration et à l’identité nationale.

 

Chega demeure toutefois un parti beaucoup plus récent, dont le discours est relativement flexible sur plusieurs enjeux.

 

Sur certaines questions socio-économiques, il peut même adopter des positions qui ne correspondent pas nécessairement à celles de la droite traditionnelle.

 

Chega cherche essentiellement à exploiter les faiblesses et les "angles morts" de la politique portugaise afin de séduire différents segments de l’électorat. Son arrivée a profondément bouleversé le paysage politique du pays.»

 

Une telle loi pourrait-elle être adoptée au Québec?

 

Marc Chevrier: «Au Québec, la situation juridique est différente. La Loi sur la laïcité de l’État prévoit déjà certaines exigences concernant le visage découvert dans le cadre de services et de fonctions relevant de l’État.

 

Cette obligation ne s’applique toutefois pas de manière générale à une personne qui se promène dans la rue ou dans l’ensemble de l’espace public.

 

Le Québec pourrait théoriquement connaître un débat sur une législation plus large concernant la dissimulation du visage. Il faudrait cependant déterminer si une telle mesure serait compatible avec les chartes des droits et les principes constitutionnels applicables au Canada.

 

Un débat politique et juridique important serait donc probablement nécessaire avant son adoption.

 

Le Portugal n’est d’ailleurs pas le premier pays européen à légiférer sur la dissimulation du visage. La France et la Belgique ont déjà adopté des lois de ce type, tout comme les Pays-Bas, le Danemark, l’Autriche et la Bulgarie. D’autres pays européens pourraient envisager des mesures similaires.»

 

Cette loi s’inscrit-elle dans une politique plus large du gouvernement portugais?

 

Marc Chevrier: «La question de la dissimulation du visage ne constitue qu’un élément d’une série de mesures visant, selon le gouvernement portugais, à renforcer la cohésion nationale.

 

Le gouvernement de Luís Montenegro a notamment modifié les règles d’accès à la citoyenneté portugaise en durcissant certaines conditions de naturalisation.

 

Les nouveaux citoyens doivent répondre à certaines exigences concernant la connaissance de la langue, de la culture et des institutions portugaises. Ils doivent également adhérer aux principes démocratiques, à l’égalité entre les sexes et à la séparation entre l’Église et l’État.

 

La loi sur la dissimulation du visage s’inscrit donc, effectivement, dans un contexte politique plus large, marqué par les débats sur l’immigration, l’identité nationale et l’intégration.



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La montée de Chega a contribué à placer ces enjeux au cœur de la politique portugaise, tout en obligeant le gouvernement minoritaire à naviguer entre différentes alliances parlementaires.

 

Le Portugal constitue ainsi un nouvel exemple d’une évolution observée dans plusieurs pays européens, où la progression de partis nationalistes et populistes oblige les formations traditionnelles à revoir leurs stratégies en matière d’immigration, d’identité et de cohésion nationale.»