En Afrique du Sud, la chasse aux migrants illégaux divise

À Johannesburg

Un membre du groupe d'autodéfense anti-immigration Dudula est arrêté par la police lors d'une manifestation près du centre d'exposition Nasrec à Johannesburg, le 22 novembre 2025. Photo: Ihsaan HAFFEJEE pour l’AFP.

Lundi le 16 février 2026, à 19:45

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En Afrique du Sud, la chasse aux migrants illégaux divise
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Ras-le-bol face à la corruption généralisée ou entreprise xénophobe? En Afrique du Sud, le mouvement Dudula contre l'immigration illégale divise l’opinion. Reportage exclusif.

 

C’est flanqué d’une casquette du G20 que Msaiza Tsatsi nous attend devant Joes butchery, une échoppe de viande à griller à Alexandra, ce township de Johannesburg où s’entassent près d’un million d’habitants. 

 

Au moins cinq millions d’immigrés illégaux

 

«De la prison au G20», s’amuse cet homme large d’épaules qui vient de passer deux ans derrière les barreaux. Pour quel délit? «Comme j’étais le meneur des manifestations du mouvement Dudula en 2022, j’ai été accusé de violences», répond-il sans s’étendre.

 

«Dudula» signifiant «expulser» en langue zouloue, le mouvement portant son nom est officiellement né en 2018.

 

Sa raison d’être? La vente de logements sociaux neufs par des fonctionnaires véreux à des immigrés illégaux du Zimbabwe, du Mozambique ou d’autres pays d’Afrique, selon lui, alors qu’ils sont destinés à la location sur la base de critères sociaux. 

 

Selon l’ONG Human Rights Watch, il y aurait cinq millions d’immigrés illégaux en Afrique du Sud, sur une population totale de 63 millions d’habitants. D’autres estimations avancent une fourchette de six à sept millions d’immigrés illégaux.

 

«Ils n’investissent rien ici et remplissent nos prisons. Ils sont plus nombreux que nous dans le township et maintenant, ils prennent même nos logements sociaux alors qu’il y a des Sud-Africains du township, souvent âgés, qui sont sur des listes d’attente depuis 1995!», peste l’activiste.

 

«Nous avons été trahis par l’ANC»

 

Originaire d’Alexandra, il est amer envers les promesses non tenues par l’ANC depuis 1995 et la fin de l’apartheid. Un des cas les plus flagrants est le détournement de milliards de rands destinés à la rénovation du township par des notables locaux. 

 

Surnommée Alex Mafia, cette caste d’intouchables a des liens avérés avec des membres du gouvernement mais aucun n’a été inquiété à ce jour. 

 

«Nous avons été trahis par l’ANC. Or, les responsables qui volent l’argent public sont ceux qui vendent des logements d’État à des migrants illégaux. 

 

Le mouvement Dudula s’inscrit dans une lutte pour les habitants du township et contre la corruption», explique cet homme qui va régulièrement déloger des migrants de RDP houses (Reconstruction and Development Programme).

 

Menées avec d’autres activistes vêtus de gilets pare-balle, ces opérations sont risquées et des coups de feu sont parfois échangés. 

 

Ces derniers mois, trois activistes auraient été tués par balle par des migrants illégaux en représailles aux opérations d’éviction, selon Msaiza Tsatsi. 

 

Pour le gouvernement, ce mouvement est xénophobe et contrevient à l’idéal démocratique instauré en 1995 après près d’un demi-siècle d’apartheid. 

 

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Le gouvernement argue que dans les années 1970, de nombreux cadres de l’ANC avaient trouvé refuge au Botswana, en Angola, en Zambie ou au Mozambique. 

 

«Ils vivaient dans des tentes et n’avaient pas les mêmes droits que les nationaux, loin de là. Ils devaient même avoir une autorisation de sortie pour faire des courses, ce qui n’a rien à voir avec la situation des immigrés illégaux ici», rétorque l’activiste. 

 

Dans ces camps de réfugiés, des membres de l’ANC en exil discutaient des stratégies pour en finir avec le régime d’apartheid. 

 

«Ceux qui nous traitent de xénophobes vivent de la corruption»

 

Aux côtés de Msaiza Tsasi, Felicia Chauke acquiesce en scrutant sur son téléphone portable les dernières nouvelles. La jovialité de l’activiste masque une réelle frustration face à la corruption des dirigeants de l’ANC élus avec les voix des townships.

 

Msaiza Tsatsi (à gauche) et Felicia Chauke (à droite) dans le township d'Alexandra en janvier 2026. Photo: Alexis Brunet pour Libre Média.


 

Felicia ne vote plus, n’a plus confiance en les politiciens et est lasse que ces derniers lui fassent la morale au sujet du mouvement Dudula. 

 

«Ceux qui nous traitent de xénophobes vivent de la corruption et vivent comme des millionnaires à Sandton, le quartier des affaires. Ils nous jugent alors qu’ils ne connaissent rien de la réalité des townships», se désole-t-elle.

 

Lycia Mosliani a 58 ans et attend un logement social depuis 1994. Elle nous reçoit dans une maisonnette au centre d’Alexandra qui appartient à ses parents et où s’entassent seize personnes. 


Lycia Mosliani (à droite) et sa petite fille (à gauche) dans sa maisonnette du township d'Alexandra en janvier 2026. Photo: Alexis Brunet pour Libre Média.

 

Quand elle a demandé où était le logement qui lui était promis par le gouvernement, elle s’est fait balader d’un bureau à un autre et aucun fonctionnaire n’a voulu prendre ses responsabilités. 

 

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«Ils m’ont envoyé ici, dans le centre de Johannesburg, ou même à Pretoria. Pour honorer ces rendez-vous, il faut demander à chaque fois une journée de congé». Au bout de quelques années, elle a donc abandonné.

 

Rien que dans le township d’Alexandra, il y aurait des centaines de cas similaires selon Msaiza Tsatsi, qui s’est promis de les prendre sous son aile. Contacté par Libre Média, le Ministère du logement ne nous a pas répondu. 

 

Dans le pays le plus inégalitaire au monde et où le chômage est roi (35% officiellement, plus selon les habitants), le mouvement Dudula trouve écho. 

 

En 2025, selon une étude de l’Inclusive Society Institute GovDem Poll, 73% des Sud-Africains disaient «ne pas faire confiance» aux immigrés venus du reste de l’Afrique.

 

Ras-le-bol face à la corruption ou mouvement xénophobe?

 

En juillet dernier, alors que des membres de l’Opération Dudula bloquaient l’accès d’hôpitaux à des immigrés illégaux, le bébé d’une Malawienne est mort faute de pouvoir franchir la porte d’un hôpital d’Alexandra.

 

«Nous ne voulons plus d’immigrés illégaux, mais les tuer va à l’encontre de notre éthique», dit Msaiza Tastsi. Il tient à ajouter que les militants ayant empêché l’accès de migrants illégaux aux soins seraient des membres d’Opération Dudula et non pas du mouvement Dudula.

 

«Opération Dudula est un parti politique alors que le mouvement Dudula est un mouvement civique. Nous ne faisons donc pas partie de ceux qui ont bloqué l’accès aux hôpitaux», assure-t-il.

 

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Reste que ces dérapages ternissent l’image des activistes. Ainsi Colleen Goko, Zimbabwéenne de 35 ans et vivant légalement en Afrique du Sud depuis 1995, estime que «ces actions sont déplorables et passent à côté du vrai mal: la corruption».

 

En octobre, le détournement de deux milliards de rands (125 millions de dollars américains) destinés à un hôpital par des mafias liées aux secteurs de la santé a indigné une grande partie de l’opinion. 

 

Dans le secteur de l’eau potable, de l’électricité, de la santé, ou encore des transports, le niveau de corruption est tel que certains observateurs n’hésitent pas à parler d’un «État mafia», à l’instar du journaliste Kyle Cowan, auteur de l’essai Mafia land.

 

Le mouvement Dudula incarne-t-il un ras-le-bol face à cette corruption généralisée ou n’est-il qu’un mouvement xénophobe? Sur ce point comme sur d’autres, les opinions divergent dans la démocratie sud-africaine.