Au nom de la laïcité, le Québec avance en équilibriste: garantir la véritable neutralité de l’État ou imposer une nouvelle orthodoxie antireligieuse.
*L'auteur est avocat et président du Centre juridique pour les libertés constitutionnelles.
En latin, le mot séculier signifie simplement «de ce monde» et n'affirme ni ne nie aucune doctrine religieuse en tant que telle. Au fil du temps, le mot laïque en est venu à signifier «non religieux».
Du cléricalisme au contrôle étatique
Après plus de quatre siècles de dévotion loyale au catholicisme, les Québécois ont commencé, dans les années 1960, à éjecter l'Église des écoles, des universités, des hôpitaux, des maisons de retraite, des hospices, des syndicats, des orphelinats et de bien d'autres institutions et services.
Au nom de la laïcité, les commissions scolaires catholiques et protestantes ont été remplacées par des commissions scolaires anglaises et françaises.
En 2019, le projet de loi 21 (Loi sur la laïcité de l'État) a interdit le port de symboles religieux par les fonctionnaires en position d'autorité, notamment les enseignants, les juges et les policiers. La Cour suprême du Canada a accepté d'entendre une contestation constitutionnelle du projet de loi 21, et le fera probablement en 2025.
Laïcité ou athéisme d’État?
En décembre 2024, le premier ministre du Québec, François Legault, a déclaré publiquement qu'il voulait interdire aux gens de prier dans les rues et les parcs du Québec, déclarant que les islamistes devaient respecter les valeurs fondamentales du Québec.
Si elle est adoptée, cette proposition d'interdiction s'appliquerait vraisemblablement à tous les adeptes d'une religion, et pas seulement aux musulmans.

Des islamistes prient à la place du Canada à Montréal, le 21 mars 2025. Photo: Alexandra Lavoie pour Rebel News.
Aujourd'hui, les gouvernements financent (et gèrent indirectement) la quasi-totalité des écoles, universités, hôpitaux, maisons de retraite, hospices, orphelinats, bibliothèques et autres lieux que beaucoup considèrent comme des espaces «publics».
Les magasins, les restaurants, les usines et les autres entreprises sont également fortement réglementés par les gouvernements et soumis aux codes des droits de l'homme et à de nombreuses autres lois, et beaucoup les considèrent également comme des espaces «publics».
Si la pratique et l'expression religieuses sont interdites dans tous les espaces «publics », la laïcité devient effectivement un athéisme imposé par l'État.
Une religion laïque?
Chacun adhère à un système de croyances qui répond aux questions concernant le bien et le mal, les priorités de la société, les finalités de la vie humaine, l'existence de Dieu et la nature de la réalité. Les mathématiques, la physique, la chimie et la biologie ne peuvent pas mesurer ou évaluer ces sujets métaphysiques.
Par exemple, la croyance selon laquelle le sexe peut être légitimement dissocié du mariage et de la procréation et utilisé pour le seul plaisir est tout autant une croyance «religieuse» (bien que laïque) que la croyance opposée, non laïque, selon laquelle le sexe ne doit avoir lieu que dans le cadre du mariage et doit toujours être ouvert à la procréation.
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La laïcité est analogue à une religion, dans la mesure où elle recherche le progrès physique, moral et intellectuel de l'humanité.
Correctement comprise et appliquée, la laïcité devrait créer des conditions égales pour toutes les visions du monde, y compris les visions religieuses, sans imposer une perspective athée ou agnostique comme seule approche valable de la société, de la politique et du droit.
En tant que religion «non religieuse», la laïcité est conforme à la Charte canadienne des droits et libertés lorsqu'elle cherche simplement à établir l'égalité entre elle et les autres religions dans la sphère publique.
Inversement, la laïcité va à l'encontre de la Charte lorsqu'elle refuse aux adeptes de religions traditionnelles et identifiables (par exemple le judaïsme, l'hindouisme, le bouddhisme, l'islam, le christianisme) la possibilité de participer pleinement à la démocratie, au débat public et à l'élaboration de politiques et de lois publiques.
Comme l'explique Shafi Mostofa, une laïcité intolérante peut «reléguer les points de vue religieux à l'écart, voire les exclure complètement, ce qui équivaut finalement à un manque de diversité dans les délibérations et la formulation des décisions».
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Cet universitaire affirme que la suppression de «l'orientation éthique et morale profonde que de nombreuses traditions religieuses ont fournie au cours des siècles» peut «conduire à une perte significative d'informations précieuses sur les questions fondamentales entourant la moralité et les valeurs».
La Charte impose aux gouvernements fédéral et provinciaux du Canada le principe de la neutralité de l'État : ils doivent s'abstenir de favoriser ou de s'opposer à une religion. Lorsque la laïcité n'est qu'un synonyme de neutralité de l'État, elle n'entre pas en conflit avec la Charte.
Pour une laïcité tolérante
En revanche, les versions agressives et intolérantes de la laïcité, lorsqu'elles cherchent à chasser une religion (ou toutes les religions) de la place publique, vont à l'encontre de la Charte et de sa vision d'une société libre et démocratique. L'interdiction de la prière publique dans les parcs et les rues proposée par le premier ministre Legault constitue une violation injustifiée de la liberté de conscience et de religion.
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Une laïcité saine et tolérante insiste sur la neutralité de l'État tout en respectant pleinement la liberté de tous les êtres humains de pratiquer leur foi (individuellement et en association avec d'autres) et de vivre leur vie conformément à leur conscience et à leurs convictions profondes.
Une laïcité toxique et intolérante cherche à devenir la seule et unique religion de contrôle sur la place publique, à dominer la société et la politique, tout en prétendant qu'elle n'est pas une religion.
Il est à espérer que le Québec (et le reste du Canada) choisira la laïcité saine et tolérante sur laquelle repose le succès d'une société libre et démocratique.













