Intolérance dans les écoles: l’erreur de diagnostic de Dupuis-Déri

Le chercheur d'extrême gauche Francis Dupuis-Déri à gauche. Montage par LM.

Mardi le 24 février 2026, à 19:05

Écouter l'article
Intolérance dans les écoles: l’erreur de diagnostic de Dupuis-Déri
0:000:00

Une étude de Francis Dupuis-Déri, commandée par la Fédération autonome de l’enseignement, prétend documenter la montée de la misogynie et de l’homophobie dans les écoles. Le problème est moins les faits que la manière de les interpréter.

 

Une étude qui fait grand bruit, menée par le chercheur Francis Dupuis-Déri, parrainée par la Fédération autonome de l'enseignement (FAE), s’inquiète de l’essor «de la misogynie, de l’homophobie et de la transphobie» dans les écoles.

 

Le document relaie les préoccupations du personnel enseignant et des hypothèses explicatives devenues dominantes dans l’espace public.

 

Entendons-nous bien. Des comportements humiliants, violents, dégradants, il y en a dans les écoles du Québec. Il faut les nommer, les traiter, protéger les élèves visés et soutenir les enseignants. 

 

À ce sujet: Un rapport veut multiplier les drapeaux LGBT dans les écoles du Québec

 

Le point en litige, c’est la manière de présenter le phénomène. C’est le cadre interprétatif dans lequel on lui fait dire des choses avant même de l’avoir vraiment pensé.

 

L’idéologie fait le récit

 

On tente de nous aviser de l’urgence d’agir, comme si une panoplie de comportements misogynes, homophobes ou transphobes était désormais omniprésents dans les écoles du Québec. 

 

Or, on ne parle plus seulement de leur présence — déjà inquiétante —, mais de leur essor. On suppose donc une poussée, une progression idéologique, une avancée larvée d’un fascisme tranquille.

 

On voit bien le scénario implicite: l’extrême droite se décomplexerait à la faveur d’un Trump poussant la fenêtre d’Overton vers la droite. Bref, on connaît la chanson.

 

Ce qu’on ne veut pas penser

 

Le récit est si commode qu’il nous dispense d’aller plus loin. Ce que l’étude dit peu, ce sont les causes de tels comportements.

 

On nous présente des symptômes, des catégories et des scènes types — propos  «sexistes ou antiféministes, attaques verbales contre la diversité sexuelle et de genre, graffitis, intimidation collective, dégradation de drapeaux arc-en-ciel, gestes haineux incluant des saluts nazis» — puis on plaque sur le tout une grille d’interprétation  prémâchée.

 

Où est l’analyse des causes? Où est l’anthropologie de l’adolescence? Où sont le mimétisme, la provocation, la théâtralité, l’illusion d’invincibilité et d’impunité, la bêtise humaine propres à cet âge? 

 

Où est la réflexion sur la désaffiliation, les violences symboliques, la confusion morale d’une génération élevée dans la cyberdépendance et l’injonction identitaire?

 

À défaut, on obtient plutôt une lecture rapide, médiatiquement clickbait, moralement satisfaisante pour la bonne conscience des éveillés, mais intellectuellement faible.

 

L’adolescent n’est pas doctrinaire

 

Si l’on veut penser les causes, il faut partir d’une évidence que plusieurs commentateurs semblent oublier. 

 

Que l’adolescence, surtout masculine (selon l’étude, on qualifie le problème unilatéralement, «soit un total de 31 personnes masculines sur 34»), est souvent un âge de test, de défi, de risque, de surjeu, de transgression et de bêtise spectaculaire.

 

Qu’on soit clair. Un salut nazi, s’il est posé et rapporté comme adhésion complète, n’a rien d’anodin. Il doit être sanctionné. Mais même ici, la question demeure entière. 

 

Décrit-on toujours une adhésion politique structurée, ou parfois une transgression adolescente odieuse, mimétique, qu’il faut punir sans la surthéoriser d’emblée?

 

On peut discuter du cadrage, mais encore faut-il partir de ce que le matériau révèle effectivement: des gestes jugés «plus visibles et plus fréquents qu’auparavant», et des manifestations allant jusqu’à des «gestes à caractère haineux, incluant des saluts nazis». 

 

C’est sérieux. La vraie question selon moi est: qu’en déduit-on exactement? 

 

Surpolitiser des symptômes

 

C’est ici que se loge l’erreur principale de lecture. On impose une lecture symptomatique et idéologique de comportements qui relèvent souvent d’abord d’une réaction primale, d’un mauvais goût potache ou d’une transgression juvénile. On surpolitise.

 

Et surpolitiser chaque geste fait que l’on finit par ne plus voir ni la psychologie de l’âge, ni la misère symbolique du monde dans lequel ces jeunes se fondent.

 

Le réel disparaît donc sous l'idéologie. On ne décrit plus ce qui se passe, mais on confirme ce qu’on croyait déjà savoir avant de débuter l’étude.

 

Une provocation dans un climat saturé

 

Cette surpolitisation produit un autre effet, plus rarement nommé. Le rapport appelle à mieux outiller les milieux et à multiplier les interventions, intention compréhensible au vu du climat décrit. 

 

Mais si une part des conduites observées relève aussi de la provocation adolescente dans un espace déjà saturé d’injonctions vertueuses et «progressistes», une réponse strictement idéologique risque d’alimenter ce qu’elle prétend venir mater.

 

À lire aussi: «Nudes»: explosion inédite des infractions sexuelles chez les ados

 

Certains adolescents, de plus en plus conscients des guerres idéologiques qui traversent l’espace public, joueraient-ils avec ces questions sur le mode de la raillerie, du test des limites?

 

On peut le croire. La présidence Trump a certes ses défauts, mais force est d’admettre que, sous sa gestion, l’étoile du wokisme a perdu de son éclat. Peut-être les jeunes sentent-ils, eux aussi, ce changement de cap.

 

Un échantillonnage biaisé?

 

Si le cadrage pose problème, il faut aussi regarder la méthode. La question méthodologique demeure.

 

Certes, la recherche est qualitative et sérieuse, fondée sur des témoignages (plus d’une centaine de participants provenant d’environ 200 écoles de 8 régions), ce qui documente un climat, mais ne permet toutefois pas, à lui seul, d’en mesurer l’ampleur réelle ni de trancher aisément entre hausse de fréquence, hausse de visibilité ou hausse de sensibilité institutionnelle.

 

Ce n’est pas, à elle seule, notre thermomètre absolu. Critiquer ce point ne revient pas à nier les faits rapportés, mais de refuser qu’un dispositif qualitatif soit transformé trop vite en narratif idéologique.

 

Le rapport souligne d’ailleurs que ces situations se retrouvent dans des écoles aux profils variés, et non dans une seule catégorie de milieux. Cela devrait nous rendre plus prudents dans l’interprétation finale.

 

Le rapport cite une enseignante qui attribue certains propos homophobes, transphobes et misogynes à des «Québécois de souche», dans une dynamique de groupe nourrie par les réseaux sociaux; il précise aussi que tous les jeunes «blancs» ne sont pas en cause, mais que certains le sont, y compris sous influence parentale: «y compris à cause de l’influence des parents "blancs"». 

 

Comment ont-ils vérifié l’influence parentale? La blancheur des parents? Paradoxalement, l’étude ose aussi nommer ceci:

 

«Des élèves musulmans exigent de sortir de la classe lorsqu’il y est question des droits des femmes et de la diversité de genre et sexuelle, d’autres chahutent les discussions sur le sujet, et des pères musulmans refusent d’adresser la parole aux femmes enseignantes lors des réunions de parents ou d’activités parascolaires.»

 

Dès lors, comment statuer? Quels parents influencent davantage leur progéniture?

 

Toujours moraliser au lieu de penser

 

Au fond, tout se rejoint. Si l’on refuse de discerner entre brutalité adolescente, provocation mimétique, islam radical et conviction politique structurée, on se condamne à mal diagnostiquer le phénomène.

 

À lire aussi: L’art consommé de détruire l’école

 

L’antifascisme militant nous parlera de montée de la haine, de la radicalisation, de la contamination idéologique, de Trump, d’Andrew Tate, de l’extrême droite, du fascisme; mais beaucoup moins de désorientation, d’ensauvagement, de vide éducatif et civique, et de perte du sens du bien commun.

 

Et l’on moralisera toujours avec beaucoup trop d’assurance ce qu’on aura daigné réfléchir.