Les travailleurs du secteur public sont mieux rémunérés qu’on le dit

Un manifestant brandit une pancarte indiquant «L'inflation nous appauvrit, la direction s'enrichit» alors que les travailleurs du secteur public font grève le 21 novembre 2023 à Montréal. Photo: Mathiew LEISER pour l’AFP.

Jeudi le 7 décembre 2023, à 12:30

Pour Vincent Geloso, professeur d’économie à l’Université George Mason et économiste sénior à l’Institut économique de Montréal, les données disponibles montrent que les travailleurs du secteur public québécois sont surpayés et non sous-payés.

 

Il y’a une seule certitude quant à chaque négociation salariale entre les syndicats des travailleurs du secteur public et l’État québécois: l’invocation quasi religieuse de l’étude annuelle de l’Institut de la Statistique du Québec (ISQ) sur la rémunération des travailleurs du secteur public

 

Fréquemment actualisée, cette étude montre généralement la même chose: que les travailleurs du secteur public québécois sont sous-payés. Étampée d’un sceau de légitimité étatique, peu questionnent cette étude et le résultat est cité ad nauseam. 

 

Toutefois, il faut être absolument clair: cette étude ne mérite aucune attention. Pour le comprendre, il faut tout d’abord connaître la méthodologie usuelle utilisée dans les études revues par les pairs pour évaluer les écarts salariaux entre différents types de travailleurs. 

 

Des études partielles et partiales

 

Ces études prennent tous les travailleurs et considèrent toutes les caractéristiques pertinentes à la rémunération horaire: l’âge, l’éducation, l’expérience acquise, le secteur économique, la taille de l’entreprise dans laquelle le travailleur est employé, le genre, le statut marital, le statut syndical, le milieu urbain, etc. Bien sûr, on sépare les travailleurs des secteurs public et privé. 

 

 

L’étude de l’ISQ ne tient pas compte de l’âge, de l’expérience ou du niveau d’éducation des travailleurs. Cette décision est particulièrement étrange puisque ces trois facteurs sont généralement ceux qui expliquent la rémunération de la vaste majorité des travailleurs. 

 

 

L’exercice statistique consiste à déterminer l’effet de chacune de ces caractéristiques indépendamment de toutes les autres. Cela permet d’imaginer deux travailleurs qui sont tous points identiques sauf un: le premier travaille pour l’État, le second travaille dans le secteur privé. 

 

C’est un peu comme si on clonait une personne travaillant dans le secteur privé et que son clone était embauché dans le secteur public. La différence entre les deux représente l’impact salarial de travailler dans le secteur public. 

 

Les études qui font cet exercice détectent généralement un écart salarial favorable au secteur public. La prime salariale du secteur public semble varier entre 4,9% et 25% depuis 2000. La moyenne se situe à 8,6%. Cette moyenne ressemble énormément à celle estimée au cours des années 1970 ou 1980 suggérant que les études qui utilisent la méthode standard font la même conclusion depuis plusieurs décennies. 

 

Il faut aussi souligner que les auteurs de ces études expliquent que leurs résultats sont conservateurs puisqu’ils ne peuvent pas inclure la valeur de la sécurité d’emploi. En effet, les études qui essaient d’évaluer la valeur de la sécurité d’emploi établissent qu’elle vaut entre 2,4% et 25% de la rémunération horaire. 

 

Ainsi, l’étude tant citée de l’ISQ est une exception! Pourquoi donc? Parce que ses auteurs font des choix qui ont systématiquement pour effet de creuser l’écart en faveur du secteur privé. Au lieu d’utiliser la méthode communément utilisée, l’ISQ crée des «emplois-repères» pour les emplois qui existent tant au privé qu’au public. 

 

Déjà, cette décision est lourde de conséquences. Elle mène à l’exclusion de plusieurs travailleurs du secteur de la santé, les agents de la paix ainsi que les enseignants. C’est un problème majeur puisque les travailleurs de ces secteurs sont généralement mieux payés que dans le reste du secteur public. 

 

Des catégories trompeuses

 

Il y a aussi l’étrange décision de distinguer les travailleurs de l’administration publique des travailleurs du secteur «autre public». Quel est cet «autre public»? Ce sont les employés des sociétés d’État fédérales (e.g., Postes Canada), des sociétés d’État provinciales comme Hydro-Québec, Loto-Québec et la Société des alcools ainsi que ceux d’agences gouvernementales comme la régie de l’énergie, le Musée de la civilisation, l’Autorité des marchés financiers et l’Agence de revenu du Québec. 

 

Il n’y a aucune raison de distinguer ces travailleurs de ceux du reste de l’administration publique – les deux travaillent pour l’État. Cependant, en faisant la distinction, on exclut des travailleurs du secteur public généralement mieux rémunérés que la moyenne. 

 

Ensuite, l’ISQ décide de limiter son étude aux employés dans des entreprises de 200 employés et plus. Cette décision est particulièrement étrange. Tout d’abord, pourquoi ne pas avoir choisi la catégorie des employeurs avec plus de 500 employés (qui est facilement disponible)? Après tout, l’État se compare facilement à un employeur de 500 employés et plus, car il est le plus gros employeur au Québec. 

 

Or, selon la Banque du Canada, les firmes de 500 employés et plus sont 30% plus productives que les firmes de 0 à 100 employés. Les firmes de 100 à 500 employés sont seulement 20% plus productives que celles de 0 à 100 employés. Ainsi, en incluant les firmes entre 200 et 500 employés, l’ISQ se crée un faux comparable. 

 

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Mais surtout, l’Institut exclut tous les travailleurs des plus petites firmes généralement moins rémunérés que ceux des grosses firmes. Ainsi, il gonfle arbitrairement la moyenne du secteur privé. La méthode plus communément acceptée consiste à inclure les travailleurs de toutes les entreprises et d’utiliser la taille de celles-ci comme une caractéristique de la rémunération sans l’éliminer de manière arbitraire. 

 

Finalement, l’étude de l’ISQ ne tient pas compte de l’âge, de l’expérience ou du niveau d’éducation des travailleurs. Cette décision est particulièrement étrange puisque ces trois facteurs sont généralement ceux qui expliquent la rémunération de la vaste majorité des travailleurs. 

 

Pourquoi l’ISQ produit-il une étude qui est en porte-à-faux avec les méthodes habituelles? Il est difficile de répondre à cette question. Il y a, toutefois, une réponse certaine: l’étude de l’ISQ peut être jetée aux ordures. La vérité, c’est que nous avons toutes les raisons de croire – toutes choses étant égales par ailleurs – que les travailleurs du secteur public québécois sont surpayés!