L’Équateur est-il devenu le pays le plus violent d’Amérique latine?

Cette photo, diffusée sur X par le président équatorien Daniel Noboa, montre des prisonniers assis sous la surveillance de soldats à la nouvelle prison «Del Encuentro» de Juntas del Pacífico en Équateur, le 10 novembre 2025.

Mercredi le 18 février 2026, à 19:30

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L’Équateur est-il devenu le pays le plus violent d’Amérique latine?
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Ports infiltrés, gangs morcelés, argent sale en circulation: l’Équateur affronte une très grave crise sécuritaire. Depuis Quito, le politologue Simón Pachano a répondu à nos questions.

 

L’Équateur traverse une crise sécuritaire inédite, à tel point que le pays andin de 18 millions d’habitants, longtemps considéré comme un havre de paix sur le continent, voit son image ternie à l'international.

Professeur à la Faculté latino-américaine de sciences sociales (FLASCO), à Quito, le politologue Simón Pachano en décrypte les ressorts pour Libre Média. Entretien.

 

Jérôme Blanchet-Gravel: On lit de plus en plus que l’Équateur serait devenu l’un des pays les plus violents d’Amérique latine… Est-ce exagéré, ou le pays traverse-t-il réellement une crise de cette ampleur?

 

Simón Pachano: «Je ne sais pas si la situation est plus grave qu’au Mexique, par exemple, car ce sont des réalités différentes. 

 

Au Mexique, on observe des groupes criminels très structurés, dotés d’un entraînement militaire clair et d’un contrôle territorial marqué. En Équateur, la violence est plus dispersée.

 

 Le politologue équatorien Simón Pachano. Photo: Flickr Casa de las Américas.



Les groupes irréguliers ne contrôlent pas institutionnellement des territoires comme au Mexique, mais ils sont présents dans de nombreuses villes et provinces, surtout sur la côte. 

 

La sierra est un peu moins touchée, mais proportionnellement, l’Amazonie orientale l’est fortement, notamment en raison de la frontière avec la Colombie.

 

Dans cette zone, on retrouve des dissidences des FARC qui traversent la frontière et développent des activités, notamment de l'exploitation minière illégale.

 

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Le problème n’est donc pas uniquement lié à la cocaïne, mais aussi à d’autres économies criminelles.

 

Le crime équatorien est extrêmement fragmenté: Lobos, Tiguerones, Chone Killers… on parle de dizaines de groupes.

 

Contrairement au Mexique, il n’y a pas de structures pyramidales centralisées. On arrête un chef, trois autres émergent. La fragmentation complique toute stratégie de décapitation.»

 

La côte reste donc l’épicentre du phénomène?

 

Simón Pachano: «Oui. Sur la côte, la problématique principale est le transit de la cocaïne depuis la Colombie vers les ports équatoriens, puis son exportation.

 

Les cartels colombiens et mexicains opèrent sur le territoire, mais ils utilisent des groupes criminels équatoriens comme main-d’œuvre. 

 

Google map.



Historiquement, ces groupes n’étaient pas particulièrement violents. Ils sont aujourd’hui intégrés aux chaînes logistiques du narcotrafic: transport de la drogue depuis la frontière, contamination des conteneurs dans les ports, micro-trafic interne.

 

Le paiement se fait en partie en argent, en partie en drogue. Cela alimente le marché intérieur, provoquant ensuite des affrontements territoriaux entre groupes locaux pour la vente au détail. C’est un effet en cascade.»

 

L’Équateur est-il devenu un pays producteur?

 

Simón Pachano: «Non. L’Équateur n’est pratiquement pas producteur de cocaïne. Il n’y a pas de cultures significatives de coca. 

 

L’Équateur n’est pas un narco-État producteur, mais il est devenu une plateforme logistique majeure du commerce mondial de la cocaïne. Et c’est cela qui alimente aujourd’hui la spirale de violence.

 

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Il y a eu quelques laboratoires repérés, notamment dans des provinces frontalières comme Esmeraldas ou certaines zones amazoniennes, mais cela reste marginal. 

 

La cocaïne arrive essentiellement déjà produite depuis la Colombie, et dans une moindre mesure le Pérou.

 

L’Équateur est avant tout une plateforme de transit et d’exportation. À l’heure actuelle, c’est même devenu l’un des principaux points de sortie de la drogue sud-américaine.»

 

La frontière colombo-équatorienne est aussi marquée par les flux migratoires, notamment vénézuéliens. Y a-t-il un lien avec le narcotrafic?

 

Simón Pachano: «Aujourd’hui, pas vraiment. Il y a trois ou quatre ans, on observait une forte migration vénézuélienne traversant la Colombie vers l’Équateur. Mais il s’agissait surtout de familles, pas de flux liés au narcotrafic.

 

On estime que 400 000 à 500 000 Vénézuéliens sont restés en Équateur, mais la majorité a poursuivi vers le Pérou ou le Chili, où les perspectives économiques étaient meilleures.

 

La frontière reste une zone de tension, mais pas un espace où les migrants seraient instrumentalisés massivement pour transporter de la drogue.»

 

Les tensions récentes entre l’Équateur et la Colombie ont-elles un lien avec cette insécurité frontalière?

 

Simón Pachano: «Le président Noboa a évoqué un manque de coopération colombienne, mais à mon sens, sa réaction — notamment l’imposition de tarifs au pays voisin — est une erreur.

 

C’est une imitation un peu ridicule de logiques protectionnistes à la Trump, sans tenir compte de la réalité andine. 


Le président équatorien Daniel Noboa (au centre) s'adresse aux membres des forces de sécurité lors d'une opération contre le trafic de drogue à Duran, en Équateur, le 17 juillet 2024. Photo: Gerardo MENOSCAL pour l’AFP.



L’Équateur et la Colombie appartiennent à la Communauté andine des nations (CAN), qui repose sur un quasi-libre-échange. Cette mesure viole ces accords, et la CAN pourrait sanctionner l’Équateur.

 

Surtout, la posture de Noboba pénalise l’Équateur lui-même: le commerce est déficitaire avec la Colombie. 

 

Le pays importe des produits essentiels — médicaments, biens de base — et exporte surtout des produits primaires comme le riz. La Colombie a riposté avec des contre-tarifs; les producteurs équatoriens seront affectés.»

 

Noboa voulait donc forcer Bogotá à mieux contrôler la frontière?

 

Simón Pachano: «Oui, mais sans travail diplomatique préalable. Il n’y a pas eu de plan binational sérieux. On ne résout pas ces questions par des déclarations ou des sanctions commerciales, mais par une coopération sécuritaire structurée.»

 

Justement, quelle est la stratégie sécuritaire du président Noboa?

 

Simón Pachano: «Lors de son premier mandat, très court, il a évoqué un "Plan Fenix". Mais son contenu n’a jamais été rendu public.

 

Au-delà du déploiement policier et militaire — possible via l’état d’exception — on ne connaît pas les composantes structurelles: lutte contre le blanchiment, contrôle financier, surveillance des municipalités infiltrées.

 

Or, on sait que des autorités locales ont été achetées ou menacées par le narcotrafic. Mais rien n’indique un dispositif systémique pour y répondre.

 

Il est important de rappeler que l’Équateur est dollarisé. Cela facilite l’entrée et la circulation de l’argent de la drogue, sans conversion monétaire.

 

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Les institutions de contrôle — service fiscal, unité d’analyse financière — coordonnent mal leurs données. Résultat: beaucoup d’argent sale circule et s’intègre à l’économie légale, notamment dans l’immobilier ou les entreprises.

 

Il y a quelques semaines, un triple assassinat a eu lieu dans l’un des secteurs privés les plus sécurisés de la ville où vivent plusieurs ministres, dont celui de l’Intérieur.

 

Des sicarios sont entrés, ont fait coucher les joueurs d’un match de football privé, puis ont exécuté sélectivement trois personnes. L’une d’elles était un narcotrafiquant qui venait d’acheter une maison de trois millions de dollars.

 

Cela montre l’absence de contrôle sur les flux financiers, même dans les zones les plus surveillées.»

 

Assiste-t-on à une «bukélisation» de la sécurité équatorienne?

 

Simón Pachano: «Oui, clairement, en ce domaine on peut parler d’une "bukélisation" de l’Équateur. Le modèle est répressif: grandes prisons, incarcérations massives. Une prison à sécurité maximale a déjà été construite, une autre est prévue.

 

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Mais cela reste partiel. Il manque les volets financiers, institutionnels, territoriaux.

 

Et puis il y a une différence majeure avec le Salvador: là-bas, j’émets l’hypothèse qu’il existe une forme d’accord tacite avec les structures narcotrafiquantes pour réduire la violence interne.

 

Sinon, il serait difficile d’expliquer l’ampleur des arrestations sans réaction bien plus musclée des cartels.»

 

Quel rôle jouent les États-Unis dans ce contexte?

 

Simón Pachano: «Noboa entretient de bonnes relations avec Washington. Il doit bientôt participer à une rencontre avec Donald Trump à Mar-a-Lago avec d’autres dirigeants régionaux.

 

Mais la relation sera jugée sur ses effets concrets. Les États-Unis ont imposé récemment un tarif supplémentaire de 15% sur des exportations équatoriennes clés, notamment les fleurs et les crevettes — aujourd’hui premier produit d’exportation, devant le pétrole.

 

On verra si ce rapprochement diplomatique permet d’alléger ces sanctions commerciales.»