Peut-on encore débattre de l’avortement?

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Mardi le 11 août 2026, à 15:15

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Peut-on encore débattre de l’avortement?
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Le Canada figure aujourd’hui parmi les rares pays qui n’inscrivent dans la loi aucune limite à l’avortement, alors qu’environ une femme sur trois y aurait recours au cours de sa vie.

 

Fin juillet dernier, le juge Alain Trudel condamnait l'ancienne ministre du Tourisme pour avoir résilié arbitrairement une location de salle au Centre des congrès de Québec. 

 

Caroline Proulx avait agi en pleine connaissance des conséquences, au seul motif que le «Rallye foi, feu, liberté» heurtait les «valeurs officielles» de l'État québécois. 

 

L'événement s'est alors tenu ailleurs, devant 200 personnes, selon les sources. Et le quatrième pouvoir s'est épivardé comme il se doit dès qu'on touche à la liberté d'expression. 

 

Cependant, dans tout ce ramdam, personne n'a demandé ce que ces chrétiens venaient dire. Nous avons défendu farouchement leur droit de parler en prenant bien soin de ne rien dire sur le fond. Comme si le fond était réglé.

 

Il existe des questions qu'une société tranche au terme d'une discussion démocratique. D’autres qu'elle croit avoir tranchées parce qu'elle en a stoppé la discussion.

 

L'avortement, au Québec, appartient à cette seconde catégorie. Le débat n'est pas derrière nous: il n'a jamais été réellement tenu.

 

Décembre 1976
 

Il faut revenir au moment où cette évidence s'est installée. En 1969, la loi fédérale C-150 autorisait l'avortement dans un hôpital accrédité, à condition qu'un comité de trois médecins constate un danger pour la vie ou la santé de la femme. 

 

Au Québec, ces comités se montraient parcimonieux. Henry Morgentaler avait ouvert sa clinique montréalaise à contre-courant. Il fut arrêté, condamné, emprisonné, puis acquitté trois fois de suite par des jurys québécois.

 

Puis vint le vendredi 10 décembre 1976. Marc-André Bédard, ministre de la Justice du premier cabinet Lévesque, assermenté depuis deux semaines, annonce la cessation des poursuites contre Morgentaler et lève celles qui visaient les autres médecins. La loi fédérale devient, dans les faits, inapplicable au Québec.

 

Ce qui touche n'est pas seulement la décision, mais la manière aveugle dont elle fut prise. Ni vote à l'Assemblée nationale, ni commission parlementaire, ni débat réel sur ce qu'est un embryon, et qu’en à sa dignité. 

 

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Pour peu qu’on puisse dire, il en reste seulement une décision du procureur général, prise un vendredi en son âme et conscience. Le tout a suffi à faire basculer le régime collectif.

 

Un peu plus de 11 ans plus tard, la Cour suprême invalide l'article du Code criminel. À la décision politique non débattue succède la décision judiciaire. Ottawa et son gouvernement des juges tentent une dernière fois de légiférer en 1990. Le projet meurt au Sénat sur un vote à égalité.

 

Ainsi, un ministre de la Justice, puis des juges nommés, ont tranché à notre place une question qui engage pourtant notre idée même de l'être humain. Les élus fédéraux s'y sont brièvement affrontés, mais jamais les électeurs n'ont été directement appelés à se prononcer. 

 

Le Canada figure aujourd'hui parmi les rares pays qui n'inscrivent dans la loi aucune limite gestationnelle à l'avortement. Des limites existent en pratique, selon les régions, les établissements et l'état de l’accès aux services, mais elles ne relèvent pas d'un choix politique assumé. C'est toute l’unicité de notre situation.

 

La question impossible
 

Il y avait bien, au Québec, une voix qui posait la question éthique. C'était l'Église, et elle a perdu toute audibilité au moment même où l'avortement entrait dans les mœurs. Nous avons alors confondu la défaite historique d'une institution avec la réfutation des questions qu'elle portait jadis. 

 

Une société peut congédier le messager, mais cela ne signifie pas qu'elle a répondu au message. L'argument sur le statut de ce petit être à venir est ainsi devenu inaudible en même temps que celui qui le formulait, sans n’avoir jamais été véritablement réfuté. 

 

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Dès lors, quiconque le reprend s'entend répondre qu'il veut nous ramener à la Grande Noirceur. La question n'est plus jugée fausse. Elle est déclarée historiquement inconvenante, improbable, presque criminellement impensable.

 

Le vocabulaire a suivi docilement. On ne dit plus avortement, mais interruption volontaire de grossesse – IVG en trois lettres. Le philosophe Ivan Illich nous a appris à nous méfier de ce déplacement sémantique.

 

Médicaliser un acte moral n'est pas nécessairement le juger avec plus de rigueur. Mais c'est souvent pour nous permettre de ne plus avoir à le juger. Une fois l'acte transformé en service, la question devient celle de l'accessibilité, de l'organisation des soins et du financement. Un service disponible se réclame et se gère. Il ne se discute plus vraiment.

 

Les mêmes douze semaines
 

Pourtant, l'asymétrie est devant nous tous les jours.

 

À douze semaines, dans une grossesse désirée, l’échographie circule déjà dans la famille et sur les réseaux sociaux. On choisit parfois un prénom. On parle du bébé, on se projette, on imagine déjà sa place dans la famille et la vie qui l’attend.

 

Alors qu’à douze semaines, dans une grossesse non désirée, on ne parle plus que d'un amas de cellules. Et il s’agit pourtant du même être, au même stade, avec le même ADN et la même activité cardiaque et cérébrale.

 

La volonté des parents devient ainsi, presque à notre insu, le principe qui départage les êtres. Désiré, l'être à venir est déjà quelqu'un. Non désiré, il redevient une presque chose. 

 

Ce n'est plus ce qu'il est essentiellement qui commande notre vision. C'est notre vision qui décide ce qu'il devient.

 

Une société qui fait dépendre la valeur essentielle d'un être du regard subjectif que l'on porte sur lui laisse les plus faibles de notre monde sans autre recours que l'affection contingente des plus forts.

 

Un tabou bien ancré

 

Et qu'on ne se méprenne pas. Je n'ignore rien de ce qui pousse une femme à l’avortement. Ces raisons sont réelles et elles méritent mieux que le pharisaïsme, d'un bord comme de l'autre. 

 

Reconnaître la détresse des femmes n'oblige pas pour autant à abolir la question de l'être à venir. Le fait de refuser cette question ne fait pas davantage disparaître leur détresse et leurs besoins humains.

 

Je ne réclame pas le retour immédiat du Code criminel à leurs égards. Je demande que nous puissions enfin poser la question, explicitement, y compris celle des délais, que presque tous les pays comparables au nôtre ont tranchée démocratiquement et que nous sommes parmi les seuls à ne pas même oser nommer par peur d’anathème.

 

Il ne s'agit dans mon propos d'imposer d'avance une réponse. Simplement de rendre la question de nouveau audible.

 

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Et voyez comme cette conceptualisation dérange. Le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette, avait inscrit à l’article 29 de son projet de constitution du Québec que «l’État protège la liberté des femmes d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse». Il a retiré cet article en février dernier, sous la pression de groupes de femmes, de juristes et du Barreau, qui craignaient qu’écrire ce droit noir sur blanc ne le rende plus vulnérable et n’en autorise la discussion ouverte!

 

Le paradoxe est saisissant. Ce droit paraît d'autant plus assuré qu'il demeure soustrait à toute délibération qui fonde ordinairement les sociétés démocratiques.

 

On refuserait donc de l'inscrire de peur que l'écrire nous rappelle qu'il peut être pensé, donc débattu? À cette vue, l'avortement devient moins un choix politique qu'un impensé collectif autour duquel toute politique doit se résigner.

 

Selon une estimation canadienne reprise en 2025 par le Conseil du statut de la femme, environ une femme sur trois aurait recours à un avortement au cours de sa vie. Il s'agit donc d'une expérience nationale et civilisationnelle que nous traversons dans un mutisme complaisant, avec cette certitude tranquille d'avoir réglé la question il y a cinquante ans.