Le débat sur l'avortement pose des questions tellement profondes et existentielles que chaque génération a le devoir de s’interroger sur les limites de l’acceptabilité.
On va s’entendre immédiatement: je suis pro-choix.
Comme beaucoup de monde, je me sens interpellé par la situation aux États-Unis, alors que certains groupes agissent également au Canada.
En 2017-18, n’était-on pas inquiet des positions d’Andrew Scheer fraîchement élu comme chef du Parti conservateur du Canada?
Combien de personnes ont injustement reproché à Sylvie Fréchette, héroïne québécoise, de s’être présentée comme candidate du Parti conservateur du Canada, parce que son chef était personnellement opposé à l’avortement?
Combien d’individus critiquent Éric Duhaime, le chef du Parti conservateur du Québec, parce qu’un membre de son parti est en faveur d’une restriction du pro-choix?
Comme si tous les membres du PCC ou du PCQ avaient la même position. Comme si aucun autre parti n’accueillait des sympathisants mal à l’aise avec certains termes de la décriminalisation de l’avortement au Canada.
Le débat est très émotif. C’est compréhensible mais, tant qu’il restera polarisé, il sera difficile de réconcilier les différents groupes d’opinion, même si on peut craindre que ceux qui se sont le plus radicalisés refuseront toujours toute forme de compromis.
Nuancer
C’est une discussion avec mon fils de 12 ans qui m’a amené à explorer cette question du droit à l’avortement pour l’aider à comprendre le positionnement de ces différents groupes.
Nous nous efforçons au quotidien de l’éduquer dans les valeurs de respect, d’intégrité et de responsabilité. Pour de grandes questions sur l’expérience humaine, nous abordons différents angles avec lui, pour qu’il se fasse ses propres idées et articule sa vie autour des valeurs qu’il se choisira.
Fondamentalement, je crois qu’on doit pouvoir réfléchir, écouter, discuter et accepter que tout le monde ne pense pas comme nous. Qu’il y a une grande diversité d’opinions dans chaque groupe s’affirmant sur des questions sociétales. Et qu’il faut espérer que le respect prime dans chaque échange, regard, opinion.
Comprendre
La Cour suprême des États-Unis a annulé l’arrêt Roe v. Wade qui, depuis 1973, garantissait l’accès à l’avortement dans des cliniques spécialisées.
Ce tribunal, majoritairement composé de Républicains, a estimé qu’il n’y avait pas de droit constitutionnel à l’avortement, ouvrant la porte à ce que chaque localité dicte ses propres règles, alors que des analystes craignent que les femmes allant avorter dans un autre État puissent également être poursuivies.
Pour beaucoup de personnes, «c’est une atteinte aux droits des femmes.»
Si je suis en faveur du libre-choix, il est clair qu’un tel positionnement fragilise la lutte pour maintenir ce droit légitime.
Au Québec, en effet, nous avons mis en place des institutions, comme la Direction de la protection de la jeunesse, pour protéger les enfants. Pour certains, la question centrale, c’est définir «quand un fœtus devient un être humain à protéger.»
L’est-il dès sa conception? L’est-il au moment où le système nerveux commence à se constituer? L’est-il seulement à la naissance?
Pour les membres de communautés religieuses, l’être humain est sacralisé dès sa conception. Dans cette perspective, ils estiment qu’on ne peut pas mettre fin au processus de la grossesse. Ainsi, l’État doit protéger l’enfant à naître.
La question est aussi fondamentale sur le plan juridique. Le fœtus a-t-il des droits? Si un individu tue, volontairement ou accidentellement, une femme enceinte, est-il potentiellement coupable de deux homicides?
Examiner
Au début des années 2000, mon ex-conjointe vivait à Kitchener-Waterloo en Ontario.
Quand j’arrivais chez elle, il fallait que je rentre ma voiture dans le garage, car il était inconvenant pour le voisinage qu’un couple-non-marié passe la nuit dans la même maison.
Alors que l’avortement est décriminalisé au Canada depuis 1988[2], elle m’expliqua qu’en 12 ans, aucun avortement n’y avait été pratiqué, et ce, même si les services étaient disponibles dans ce comté de 200 mille personnes.
Autrement dit, on peut avoir une loi autorisant le libre-choix, sans que les personnes n’y recourent nécessairement. C’est un choix, pas une obligation. Pourquoi vouloir l’interdire, alors?
C’est aussi une question de santé. Nous avons tous visionné le film mythique «Dirty Dancing». Un des principaux personnages se retrouve enceinte, alors que – au début des années 1960 – l’acte était illégal.
La danseuse va visiter une personne pratiquant discrètement les avortements sans avoir ni compétences médicales ni connaissances pour s’assurer que les «instruments» soient stériles. La conséquence est une hémorragie interne…
Ainsi, l’interdiction de l’avortement dans les cliniques médicales met en danger la vie d’une femme qui ne souhaite pas poursuivre la grossesse.
Il en est de même pour la santé mentale des femmes enceintes à la suite d’un viol, alors que le fœtus qui grandit en elle lui rappelle constamment la violence qu’elle a subie?
Certains diront qu’elle peut le donner en adoption, mais des traces épigénétiques – issues du vécu traumatique de la mère – peuvent marquer la vie de cet enfant.
L’expérience clinique montre que ces traces induisent parfois de grandes difficultés à faire confiance, à s’attacher sereinement à ses parents adoptifs et à se sentir en sécurité dans une relation affective amicale ou amoureuse.
Quel est le moindre mal, alors? La réponse dépendra de la perspective de l’individu qui se prononce.
S’interroger
Dans un reportage, on voyait le ventre d’une femme enceinte de 7-8 mois sur lequel était inscrit «Ce n’est pas un humain.» D’autres affichent des pancartes réclamant «Mon corps, mon choix».
Comme ami et clinicien, j’ai rencontré plusieurs femmes ayant pratiqué 4, 5, 6, 7… fois des avortements. Elles ne voulaient pas prendre la pilule et, le morceau de latex n’étant pas des plus agréables, elles choisissaient l’avortement comme méthode de contraception. C’est leur choix, mais est-ce nécessairement un geste banal?
D’autres recourent à des avortements tardifs sans que nécessairement la santé de la mère ou du fœtus soit en danger. Pour certains, le cap des trois mois ne devrait pas être franchi mais, pour une femme qui, quelle que soit sa raison, refuse sa grossesse, quelle est la limite?
En 2020, le Collège des médecins du Québec a publié un rapport exposant que, d’une part, on pouvait pratiquer l’avortement durant le troisième trimestre de la grossesse et, d’autre part, que les services étaient considérés comme «désorganisés», «discriminatoires» et «inacceptables.»
Dans La Presse, la journaliste Gabrielle Duchesne explique que «le Collège des médecins [...] a refusé de le commenter pour ne pas mettre en péril la sécurité des femmes et des soignants et ne ‘pas ouvrir un débat sur cette délicate question.»
Ces phénomènes ont tendance à radicaliser les opposants… et opposantes au droit à l’avortement. En effet, il y a aussi des femmes qui s’y opposent. Elles ont leurs convictions, mais la définition des valeurs n’est pas uniforme chez toutes les femmes.
D’aucuns rappelleront que les pères en devenir sont parfois bannis de la discussion. D’une part, certaines femmes avortent parce que ces derniers n’assument pas leur part de responsabilité. Le manque de soutien affectif et financier est parfois la motivation de l’avortement.
D’autre part, si le couple est incapable de discuter de la situation dans un respect mutuel, il est tristement probable qu’ils se déchireraient pour éduquer l’enfant-à-naître. Que de souffrance annoncée pour les trois!
Est-ce que les hommes devraient prendre une décision pour les femmes? La plupart des femmes défendant le droit à l’avortement diront «non».
Elles ont sans doute raison, mais ils font partie du processus de décision de la femme qui hésite à poursuivre sa grossesse. Les exclure pourrait accentuer le désengagement de certains hommes face aux responsabilités autant de l’acte sexuel que de ses conséquences…
Devrait-on encourager l’adoption? C’est un choix à considérer dans la prise de décision, mais rien n’indique que la mère et le père biologiques ne conserveraient pas de traces traumatiques à l’idée qu’un enfant grandit quelque part sans eux.
D’ailleurs, il est commun qu’une femme, après l’avortement, se pose des questions tout au long de sa vie «que serait devenu cet enfant?»
Rationnellement, le choix était peut-être le plus approprié, mais il laisse des traces psychologiques sur le long terme. Avorter est une épreuve douloureuse.
Il y a aussi les droits d’accès conservés un certain temps par le parent biologique, alors qu’ils peuvent affecter l’attachement serein à la famille d’accueil.
C’est ainsi que la récente loi sur la protection de la jeunesse encadre mieux ces accès pour le bien de l’enfant, car l’expérience clinique montre qu’il reste parfois des traces de ces visites sans engagement des années plus tard.
Éduquer
On entend qu’on recule sur les droits des femmes, mais ce sont des questions tellement profondes que chaque génération doit s’interroger sur les limites de l’acceptabilité.
Le problème, c’est que, dans les États républicains, une majorité veut imposer un choix à une minorité.
Malgré l’opposition, on dispose d’une meilleure garantie avec l’option pro-choix qui n’impose rien: celles qui le souhaitent peuvent y recourir, celles qui considèrent que le fœtus doit être protégé peuvent poursuivre leur grossesse.
Le reste, c’est une question d’éducation pour développer les habiletés du vivre respectueusement ensemble.











