Michel Maffesoli: «l’ère des soulèvements ne fait que commencer»

Le sociologue Michel Maffesoli chez lui à Paris début 2023. Photo: Francis Denis pour Libre Média.

Mercredi le 27 août 2025, à 09:30

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Michel Maffesoli: «l’ère des soulèvements ne fait que commencer»
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L’un des rares penseurs à s’être opposé en France au sanitarisme, le sociologue Michel Maffesoli revient sur 60 ans de carrière et prévient: en perte de légitimité, «les élites mènent un combat sans foi ni loi» contre les peuples.

 

Dans une autobiographie exceptionnelle, le sociologue Michel Maffesoli, professeur émérite à la Sorbonne, revient sur 60 ans de parcours intellectuel.


Entretien avec le théoricien de la postmodernité. 

 

Jérôme Blanchet-Gravel: Dans Apologie, le lecteur prend la pleine mesure de l’importance du quotidien dans votre œuvre, thème négligé par les sciences sociales et auquel vous avez consacré le Centre d’études sur l’actuel et le quotidien (CEAQ). De quoi ce fameux quotidien est-il révélateur?

 

Michel Maffesoli: On peut se souvenir de ce que m’avait enseigné Julien Freund, lorsque je faisais mes études à Strasbourg (1967-1970), et qu’il m’avait introduit, entre autres, à l’œuvre de Max Weber.

 

Celui-ci, je le rappelle, contre une conception purement idéaliste, je dirais «idéosophique», c’est-à-dire envisageant la vie sociale a priori, à partir d’idées et de théories préconçues, rappelait qu’«il fallait être à la hauteur du quotidien».

 

Voilà qui peut paraître paradoxal, mais qui exprime bien une manière d’aborder la vie en général et les faits sociaux en particulier, non pas à partir d’une démarche déductive, mais plutôt inductive.

 

 

 

 

Par après, l’influence qu’eut sur moi la phénoménologie, bien sûr Husserl, mais plus encore Heidegger, rappelait qu’il fallait employer, sans emphase «la pure description», c’est-à-dire «une vision pure du réel».

 

C’est en fonction de ces deux perspectives que lorsque j’ai été nommé à la Sorbonne, en 1981, j’avais créé avec Georges Balandier le Centre d’Études sur l’Actuel et le Quotidien (CEAQ).

 

Et ce, par opposition à ce qui était dominant en sciences sociales, en sociologie en particulier, où seules étaient prises en compte les grandes entités: sociologie du travail, sociologie des institutions, sociologie politique, toutes choses qui étaient totalement abstraites par rapport à la vie de tous les jours.

 

Ce que j’appelais à l’époque, avec d’autres, la «vie courante». Ce ne fut pas chose aisée et ce fut le début d’une opposition très forte de la part de mes «chers collègues» qui considéraient que la méthode que je proposais ressemblait fort à ce qu’ils appelaient la «philosophie sociale».

 

Voir notre grande entrevue à Paris avec Michel Maffesoli

 

Il se trouve, pour reprendre une expression familière, que «les étudiants votent avec leurs pieds» et mon amphithéâtre Durkheim où j’élaborais cette sociologie était rempli.

 

Et c’est avec eux que nous créâmes toute une série de groupes de recherche, qui rassemblaient sur des thèmes quotidiens des doctorants.

 

Par après, selon une de mes formules favorites, «l’anomique d’aujourd’hui devient le canonique de demain». Et l’on a vu que nombre de mes détracteurs ont fait maintenant de ces thèmes d’études (l’homosexualité, la mode, les musiques, la cyberculture, le corps, etc.) leur fonds de commerce.

 

Et cette thématique de la vie quotidienne est de plus en plus reprise par les castes médiatico-politiques, pas toujours de manière très originale.

 

Dans ce livre, vous revenez également sur ce «nouveau Moyen Âge» dans lequel nous sommes entrés, et que la classe politique et médiatique comprend très mal. Après des décennies à théoriser la postmodernité, votre regard sur ce basculement a-t-il évolué?

 

Michel Maffesoli: En parlant d’un nouveau Moyen Âge dans lequel nous entrerions, je reste fidèle à la thématique de la postmodernité, qui est, de longue date, mon souci essentiel.

 

En effet, à l’opposé d’une conception dominante dans l’intelligentsia moderne, reposant sur le préjugé d’un «linéarisme» structurel, ce qui au XIXe siècle s’est élaboré au travers du mythe du progrès et par après de l’idéologie progressiste, j’ai en effet considéré, après d’autres, je pense en effet à Jean-François Lyotard, Gilbert Durant, Jean Baudrillard, que l’histoire humaine n’était qu’une succession d’époques.

 

 

Le sociologue Michel Maffesoli chez lui à Paris début 2023. Photo: Francis Denis pour Libre Média.

 

 

Ainsi que le rappelle Nietzsche en philosophie, Walter Pater en histoire de l’art, Karl Manheim en sociologie, il est de moments où prévaut une conception apollinienne ou prométhéenne, c’est-à-dire purement rationaliste et d’autres époques dans lesquelles c’est la figure de Dionysos qui s’impose.

 

On peut donc dire qu’avec Descartes, la philosophie des Lumières, les grands systèmes sociaux hégéliano-marxistes du XIXe siècle, c’est ce rationalisme qui s’imposa dans la structuration et dans la pensée moderne.

 

Michel Foucault, dans toute son œuvre a bien montré comment les diverses institutions sociales trouvent leurs fondements dans cette épistémè.

 

Pour ma part, au-delà ou en deçà de ce progressisme, j’ai rendu attentif au fait que d’une manière spiralesque, on voyait revenir des évènements que l’on avait cru dépasser. «Aufhebung» (Hegel). Bien sûr pas exactement au même niveau.

 

 

Le confinement, le port obligatoire de la muselière, le pass vaccinal, toutes ces mesures visaient à mettre au pas un peuple totalement méfiant à l’égard de ces élites.

 

 

C’est ce que j’ai indiqué dans Apologie et que je reprendrai dans un petit essai à venir: on voit revenir les valeurs qui avaient prévalu au Moyen Âge. C’est très difficile à exprimer, car depuis Michelet il est habituel de considérer que le Moyen Âge était un siècle parfaitement «obscurantiste».

 

Or on voit bien comment au XIIe siècle avec Pierre Abélard, au XIIIe siècle avec Saint Thomas d’Aquin, St Bonaventure, St Albert le Grand, ce Moyen Âge fut une époque de création culturelle et après d’organisation sociale mettant l’accent sur une «solidarité organique» des plus importantes.

 

À sa manière, Panofsky (Architecture gothique et pensée scolastique, 1967) a montré comment au travers de l’œuvre de l’abbé Suger, il y eut une étroite relation entre la pensée scolastique et l’architecture et l’organisation de la vie sociale.

 

C’est ce à quoi, pour ma part, j’ai essayé de rendre attentif en montrant que la postmodernité n’était que la reprise, à un autre niveau, des manières d’être et de penser pré-modernes.

 

Pour le dire d’une manière imagée, ce qui tend à prévaloir dans l’intelligentsia contemporaine c’est la flèche du temps. Comme l’ont souligné Carl Schmitt en droit et Karl Löwith en sociologie, tout ceci n’est qu’une «sécularisation» du paradis chrétien. Le paradis céleste devient le paradis terrestre.

 

C’est la société parfaite telle que l’a développée Karl Marx. Pour ma part, je montre que cette flèche du temps était par trop simpliste et l’image que j’ai proposée où l’on voit revenir ce qu’on croyait dépassé. C’est le concept d’Heidegger «Verwindung» qui m’a aidé à penser cela.

 

Il est délicat de traduire cela en français, mais on peut dire: reprise, distorsion et guérison. Trois termes permettant de dépasser la crise actuelle et de voir ainsi que le corps social se reconstitue (c’est cela la guérison) à partir d’éléments que dans notre progressisme benêt on avait cru dépassés.

 

C’est en ce sens que le Moyen Âge, dans lequel domine la solidarité organique, est, peut-être, la figure symbolique de la postmodernité.

 

Vos travaux voyagent partout dans le monde, mais votre œuvre trouve une résonance particulière en Amérique latine, particulièrement au Brésil et au Mexique, pays que vous connaissez bien. Qu’est-ce qui fonde cette complicité avec cet «esprit du Sud»?

 

Michel Maffesoli: On peut en effet rappeler que l’Europe fut le «laboratoire de la modernité» où s’élaborèrent les diverses valeurs constituant ce qu’il est convenu d’appeler, après Hannah Arendt, «l’idéal démocratique».

 

Je considère, en effet, que certains pays d’Amérique latine seront le «laboratoire de la postmodernité». Connaissant bien en effet, le Brésil et le Mexique où je me rends fréquemment et où mes livres sont traduits, je pense qu’ils sont justement ces laboratoires.

 

Tout simplement parce que ce sont des lieux dans lesquels s’élaborent en ce moment les valeurs postmodernes en gestation.

 

Ainsi au-delà de l’individualisme, c’est ce que j’ai nommé d’une manière métaphorique le tribalisme (cf Le temps des tribus, 1988). Ce qu’ actuellement je nomme, d’une manière plus soutenue et argumentée «l’idéal communautaire».

 

De même, au-delà du simple rationalisme, on sait l’importance que revêt dans ces pays l’émotionnel, le sensible, le sensuel, sans pour autant que la raison soit évacuée. Mon livre Éloge de la raison sensible (1996) en témoigne. Livre traduit et largement diffusé dans les pays en question.

 

Enfin il est intéressant de noter qu’au-delà du progressisme qui fut la temporalité propre à la modernité, c’est l’accentuation du présent qui me paraît être en jeu. Je précise que c’est à partir de l’importance qui est mis sur tel ou tel élément de la triade de la temporalité qu’on peut comprendre une civilisation.

 

L’importance du présent, autre manière de dire le vécu quotidien, est ainsi dans ces pays un élément central. La plénitude n’est pas à atteindre dans une jouissance reportée à l’avenir, le passé n’est pas à dépasser, le présent est «l’instant éternel».

 

Vous revenez à quelques reprises sur le déclin de l’Université, une institution aujourd’hui dominée par la bien-pensance. Quels en sont, selon vous, les symptômes les plus nocifs?

 

Michel Maffesoli: Quand se fonde en 1253 l’Université de la Sorbonne à Paris, le titre même était parlant: «Universitas». C’était pour lutter contre la prévalence de «l’École cathédrale» qui formait les fonctionnaires du moment, à savoir les curés.

 

Alors que l’École cathédrale n’enseignait que la théologie, l’Université, au travers du «trivium»: grammaire, dialectique, rhétorique et du «quadrivium», mathématique, musique, philosophie, théologie s’employait à avoir une vision plurielle de la société.

 

D’autre part, la méthode essentielle qu’elle avait imposée était celle de la «disputatio», c’est-à-dire de la discussion entre ces diverses disciplines et les doctorats qui étaient proposés. Et ce type de discussion, très ouverte, selon la méthode héritée d’Abélard, dont le livre majeur s’intitule Sic et non (pour et contre) perdura.

 

À l’opposé de tout cela, comme beaucoup d’autres institutions, l’université a perdu le sens du débat.

 

Et d’une certaine manière, elle se contente de former, d’une manière purement fonctionnelle, les divers «curés» du moment (les fonctionnaires sensément «progressistes»), s’employant à défendre les lieux communs dominants: celui de la bien-pensance.

 

Une expérience comme celle que nous avons vécue au CEAQ, avec des doctorants issus de diverses disciplines et travaillant dans cet esprit de discussion, ne pourrait plus avoir lieu. Ce qui tend à prévaloir en France, ce sont les débats convenus sur le genre, la transition écologique…

 

Le «wokisme» est, contrairement à ce qu’on dit, non pas une caractéristique de la société postmoderne, mais un individualisme érigé en force politique: la pure continuation des Lumières. Lumières devenues bien clignotantes. En revanche les phénomènes sociaux postmodernes ne sont étudiés que rarement.

 

Dans le fond l’université est victime de la tendance dominante, la faillite des élites, ainsi que Vilfredo Pareto, dans son traité de Sociologie générale, l’avait prédite; c’est qu’il nomme «la circulation des élites».

 

L’université au lieu d’être le lieu où peut s’élaborer l’esprit critique, la radicalité conforte les élites en déshérence.

 

Ce phénomène est accentué en France par les grandes Écoles, lieux de reproduction de la pensée unique et de «l’habitus» des classes dominantes. Habitus tel que l’analyse Saint Thomas d’Aquin (Somme théologique I-II, Qu.49 art.3).

 

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On peut, ainsi, noter la fuite des jeunes gens les plus doués, soit avant leur cursus supérieur, soit tout de suite après, ne voulant pas rentrer à l’Université.

 

Plusieurs de mes étudiants les plus brillants n’ont pas voulu passer sous les fourches caudines de diverses commissions, surtout préoccupées d’évaluer ce que Durkheim appelait déjà le «conformisme logique» dominant dans cette pauvre université, n’étant plus «universitas».

 

Durant ce que vous avez nommé la «psycho-pandémie», vous avez été l’un des rares penseurs français à résister ouvertement au pouvoir sanitariste. Que révèle, à vos yeux, la période covidienne de notre rapport collectif à la peur et à l’autorité?

 

Michel Maffesoli: J’ai effectivement écrit deux livres durant cette psycho-pandémie: L’Ère des soulèvements et Le Temps des peurs, tous deux parus aux éditions du Cerf en 2021 et 2023.

 

Dès le début de ce psychodrame, orchestré par une propagande gouvernementale qui a saturé tous les écrans, je me suis rendu compte que ce que j’avais appelé dans ma thèse d’État (La violence totalitaire, 1979) un totalitarisme doux et promouvant l’asepsie de la vie sociale, la pasteurisation des émotions collectives, avait pris des caractéristiques plus sévères.

 

Le confinement, le port obligatoire de la muselière, le pass vaccinal, toutes ces mesures visaient à mettre au pas un peuple totalement méfiant à l’égard de ces élites. Comme le disait mon maître Julien Freund, les combats d’arrière-garde sont les plus sanglants!

 

Je prévoyais alors d’autres soulèvements, signes d’une «secessio plebis». Les élites, ceux qui ont le pouvoir, de faire et de dire étant totalement déconnectées de l’opinion publique.

 

Nous ne sommes qu’au début de ce processus qui signe la faillite des élites. J’ai d’ailleurs noté à ce propos que le scientisme de nombre d’intellectuels était une attitude totalement ascientifique. Le «doute» est en effet inhérent à toute démarche de connaissance.

 

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Nous voyons peu à peu d’ailleurs émerger des preuves de la manipulation de masse qu’a été cette pseudo- pandémie: il est avéré qu’il s’agissait d’un virus peu grave sauf pour les personnes très fragiles, vulnérables à toute infection, que le vaccin a causé plus d’effets secondaires graves qu’il n’a empêché de contagion et que tout cet épisode visait à diffuser la peur en vue d’un asservissement généralisé.

 

Bien sûr les phénomènes de peur collective prennent bien, mais il faut prendre garde aux effets rebonds: l’ère des soulèvements ne fait que commencer et, ce que je nomme la transmutation épochale en cours va connaître nombre de soubresauts et de chaos.

 

D’autant que les élites, en perte de crédit, mènent un combat sans foi ni loi.