«L’Occident ne croit plus suffisamment en lui pour se défendre»

Une photo prise le 17 août 2023 montre le ministre français de l'Éducation, Gabriel Attal (au centre), assistant à une réunion au lycée Bourbon de Saint-Denis-de-la-Réunion à l’occasion de la rentrée. Photo: Richard BOUHET pour l’AFP.

Mardi le 12 septembre 2023, à 08:00

Confrontée à un repli identitaire se traduisant maintenant aussi par le port de l’abaya, la France l'a interdite dans ses écoles. Que dit ce phénomène sur l’Occident? Éclairages avec Chantal Delsol, intellectuelle des plus lucides de l’Hexagone.

 

«Aujourd’hui, avec les moyens de communication modernes, tous les sujets de pays pauvres et despotiques, c’est-à-dire la majorité de la planète, peuvent voir à quel point nous sommes, en Occident, riches et libres. Comment ne voudraient-ils pas s’installer chez nous?», interroge Chantal Delsol.

 

«Se moderniser sans s’occidentaliser»

 

Dans son essai Le crépuscule de l’universel (Le Cerf, 2020), la philosophe traitait de la fin du modèle occidental dans le monde. Lors de notre échange, elle rappelle qu’aux XIXème et XXème siècles, la plupart des pays du monde adoptaient les vêtements occidentaux pour être eux aussi «modernes».

 

Dans certains pays tels que la Turquie, les gouvernants ont imposé à leurs peuples des coutumes vestimentaires à l’occidentale. «Aujourd’hui au contraire, la plupart des peuples tendent à revenir à leurs coutumes propres, et veulent se moderniser sans s’occidentaliser», observe-t-elle.

 

Une fois installés, ces nouveaux venus semblent adopter le comportement qui était déjà celui des barbares installés chez les Romains, et décrits par l’historien Paul Veyne en ces termes: «ces barbares si envieux, admiratifs, imitateurs et cupides de la civilisation romaine, entendaient bien rester eux-mêmes tout en s’en emparant».

 

Avec le développement du port de tenues islamiques telles que les abayas et qamis chez la jeunesse musulmane de France, n’est-il pas légitime d’y voir un choc de civilisations sur le sol français? L’intellectuelle ne rejette pas l’expression. «Il y a choc de civilisation si l’on comprend que les pays investis craignent pour leur propre culture», précise-t-elle.

 

 La philosophe Chantal Delsol. Photo: courtoisie.

 

Certains observateurs voient dans le port de ces tenues islamiques une simple mode, et estiment en substance que l’on en fait trop sur ce sujet.

 

«Bien sûr que ce peut être aussi une mode, et l’on sait à quel point la mode est capable d’adopter pour un bref ou long moment des vêtements étrangers, ou en tout cas de s’en inspirer», abonde Chantal Delsol, qui rappelle ensuite que de nombreux jeunes lycéens copient le vocabulaire des descendants d’immigrés.

 

La laïcité à la française en débat

 

Cependant selon elle, le port de ces tenues est surtout une affirmation d’identité – pas forcément religieuse, mais en tout cas culturelle. «Ces populations n’ont pas réussi à s’intégrer véritablement, à part une minorité d’entre elles, pour des raisons culturelles et surtout éducatives. Leurs enfants ne sont pas éduqués à la liberté, parce que ces populations ont l’habitude de vivre sous des despotismes», analyse-t-elle.

 

«Il y a là, très certainement, une volonté affichée d’exister en tant que tel, de se démarquer des mœurs françaises et aussi de provoquer la laïcité», ajoute-t-elle alors.

 

La  laïcité à la française est «une profession d’athéisme qui date du début du XXe siècle».

 

Source de débats clivés, la laïcité à la française n’est pas toujours comprise au sein même de l’Occident, au Canada ou au Royaume-Uni notamment.

 

Lors de notre entretien, Chantal Delsol rappelle que la laïcité à la française est «une profession d’athéisme qui date du début du XX° siècle»: «Au départ, elle a pour but d’écraser l’infâme, comme disait Voltaire, c’est-à-dire le catholicisme. Le catholicisme a littéralement dominé la société française pendant des siècles, et de façon excessive», rappelle-t-elle.

 

Si elle n’est pas nostalgique de cette époque, elle confie regretter que ce soit une raison pour vouloir l’évincer. Dans la déchristianisation massive de l’Hexagone, elle voit une part de responsabilité des catholiques eux-mêmes.

 

À lire aussi: «Les Québécois ont un attachement religieux envers l’État»

 

«J’entends sans cesse les catholiques se plaindre de ce que les musulmans ont obtenu des menus halal dans les cantines scolaires, par exemple. Mais si ces mêmes catholiques observaient toujours le jeûne du vendredi (et si leurs enfants y tenaient encore assez), ils obtiendraient aussi le poisson du vendredi», analyse-t-elle.

 

«Au fond ce qui indigne ces catholiques, c’est que la ferveur religieuse n’est plus de leur côté», ajoute-t-elle alors, incisive.

 

L’Occident en perte d’identité

 

En France, les débats autour du port du voile et des tenues islamiques agitent la société depuis plus de 30 ans. La première affaire a éclaté en 1989 avec l’affaire du «foulard de Creil», lors de laquelle deux collégiennes refusèrent d’enlever leur voile en classe.

 

Depuis, loin de se tarir, le port de tenues islamiques n’a cessé de se développer. Quand on lui demande si le problème ne serait-il pas à aller chercher du côté du désenchantement du monde occidental, Chantal Delsol répond que «c’est le signe que le monde occidental se trouve en perte d’identité, pas forcément en raison des ''invasions barbares'', mais surtout parce qu’il ne croit plus suffisamment en soi-même pour se défendre».

 

Forte d’une expérience de plusieurs années sur le terrain, comme salariée d’un organisme d’intégration des immigrés, la philosophe estime que l’on ne peut pas dire que la France n’a pas fait l’effort d’intégrer ses immigrés. «Je peux vous dire que les efforts ont été immenses, tant en termes financiers qu’en termes d’attention et de solidarité», lance-t-elle.

 

«Mais avec les populations musulmanes, la différence est trop grande, c’est le grand écart. Pour s’intégrer, on leur demande de se nier eux-mêmes, comment le pourraient-ils?», interroge-t-elle avant de rappeler que le mot «islam» signifie «celui qui est soumis à Dieu».

 

«Les populations de jeunes garçons, jaloux d’une supériorité de mâle native et imméritée, continueront longtemps de constituer des groupes revanchards qui nous jetteront des pétards dans les jambes», développe-t-elle alors. En nommant les choses ainsi, l’essayiste verserait-elle dans le camp des obsédés du déclin français?

 

À voir aussi: «Le progressisme se retourne contre les pauvres»

 

Non, car elle estime que les jeunes lycéennes qui portent des abayas sont souvent bonnes élèves parce qu’elles veulent s’en sortir. «Je parie que quand elles auront un métier elles s’habilleront comme nous», lance-t-elle.

 

«Nombre de filles dans ces populations s’intègrent bien: elles savent qu’en s’intégrant elles en finissent avec l’esclavage dont elles sont victimes. C’est là, je crois, l’espoir pour l’avenir», ajoute-t-elle alors.

 

La France, une société de parlotte?

 

Dans Le crépuscule de l’universel, l’essayiste soulignait que l’exacerbation de l’individualisme occidental nous est reprochée par bien des sociétés. Aujourd’hui, nombre de ces jeunes femmes et de leurs soutiens disent en substance « je m’habille comme je veux». Ne serait-ce pas un symptôme de cet individualisme occidental poussé à l’excès?

 

«Bien sûr! », répond la philosophe, qui voit ce triomphe de l’individualisme dans le fait que les autorités concernées ne parviennent pas du tout à imposer des vêtements. Et dans le fait que d’une façon générale, il est devenu très difficile d’imposer quoi que ce soit dans les écoles en France, qu’il s’agisse d’arriver à l’heure à l’école ou de s’habiller convenablement.

 

«Tous ces discours de Gabriel Attal, le ministre de l’Éducation nationale, sont assez ridicules et on peut bien parier que le règlement de notre ministre ne sera jamais appliqué. Cela restera lettre morte comme tant de choses, en laissant juste l’écume de la parole. On parle beaucoup mais on ne fait presque rien», regrette-t-elle.

 

À lire aussi: La monarchie britannique, une religion néopaïenne?

 

«Cela dit, le port de l’abaya et du qamis ne me choque pas personnellement. Il s’agit de coutumes spécifiques et sur ce sujet je suis plutôt dans la ligne des Anglo-Saxons. La seule chose que je voudrais voir réellement interdite c’est le niqab. Dans un pays libre, le visage n’a pas à être enfermé car le visage, c’est la personne», ajoute-t-elle alors.

 

D’un point de vue légal, le niqab est interdit en France. Dans la pratique, on en voit régulièrement dans les rues de France. Selon un sondage IFOP commandé par Charlie-Hebdo, 81% des Français approuvent l’interdiction de l’abaya dans les écoles.