Oliver Stone à Québec, les heures sombres du journalisme

Le réalisateur américain Oliver Stone à son arrivée à l'Auditorium Parco della Musica à Rome, le 20 octobre 2021. Photo: Filippo Monteforte pour l’AFP.

Jeudi le 16 juin 2022, à 20:15

Éloïse Boies a assisté à l’entrevue du cinéaste Oliver Stone au théâtre le Diamant dans le cadre du Festival de cinéma de la ville de Québec. Une expérience qui en dit long sur le refus du débat actuel…


«Il est possible d’avoir de l’empathie pour quelqu’un sans être d’accord avec ce que cette personne pense ou fait. C’est ce que plusieurs journalistes ne comprennent pas!»
 
Cette phrase, c’est le cinéaste Oliver Stone qui l’a prononcée au début de son entrevue présentée au théâtre le Diamant de Québec, dans le cadre de sa venue au Festival de cinéma de la ville de Québec (FCVQ), le 15 juin dernier. Et malheureusement, l’homme assis en face de lui n’a pas su en tirer les leçons. 
 

Malaise dès le départ 

 
Cet entretien présenté devant public était piloté par l’ex-journaliste de Radio-Canada, Jean-François Lépine. Dès l’introduction de son invité, il donnait déjà le ton en mentionnant un article acrimonieux de La Presse rédigé par Isabelle Hachey, s’intitulant «Tapis rouge pour un apologiste de Poutine».
 
Résumer Oliver Stone à sa série d’entrevues controversées avec Vladimir Poutine (filmées entre 2014 et 2017) est pour le moins réducteur, voire irrévérencieux. 
 
Le septuagénaire, vétéran de la guerre du Vietnam, a signé de nombreux films oscarisés dont Platoon, Scarface, JFK ou Natural Born Killers. 
 
Plusieurs de ses films ont apporté un éclairage différent sur certaines facettes de l’histoire américaine, en plus de dénoncer des injustices, des mensonges, des horreurs commises au nom du Bien. C’est la beauté du septième art. Et c’est dans cette perspective  que je m’attendais à ce que l’entrevue soit menée…
 

Tensions palpables sur scène

 
Dès le début, les tensions entre les deux hommes étaient palpables. M. Lépine, accroché à son plan d’entrevue, s’offusquait lorsque son interlocuteur prenait la parole avant qu’il ait fini son idée. 
 
«Je n’avais pas terminé ma question!», rétorquait-il en brandissant le doigt pour ramener M. Stone à l’ordre, même si la foule était accrochée à ses lèvres et se délectait déjà de ses paroles. 
 
L’entretien est devenu de plus en plus glissant avec des références à ses entrevues avec Fidel Castro puis avec Vladimir Poutine… 
 
Jean-François Lépine, qu’on aurait pu percevoir jusque-là comme simplement maladroit avec son anglais laborieux, s’est alors transformé en homme moralisateur, arrogant et condescendant.
 
Bien entendu, il aurait été impossible d’éviter la question de la Russie lors de cette soirée, cependant tout est dans la façon de s’y prendre.
 

Devoir journalistique 

 
Pour faire une bonne entrevue, un journaliste a le devoir de poser des questions parfois sensibles. Il a aussi le devoir d’écouter son invité, de recevoir ses réponses et de les approfondir, même si elles vont à l’encontre de ses opinions. 
 
Au lieu de cela, nous avons assisté à une joute verbale anxiogène, parce que teintée de mépris venant de celui qui posait les questions. 
 
À plusieurs reprises, M. Lépine a soupiré en entendant les réponses de M. Stone, s’est affalé dans son fauteuil, bras et jambes croisées, yeux levés au ciel. Il a même été jusqu’à décocher un «Oh! Boy!» après seulement un début de phrase du cinéaste qui tentait de son mieux d’expliquer sa position en lien avec l’homme d’État russe. 
 
Cramponnée à mon siège, je souffrais en silence de ce manque de respect et de cette discussion hachurée. 
 
Dieu merci, une courageuse femme assise devant moi s’est rendue devant la scène et a rappelé à M. Lépine qu’elle avait payé pour écouter Oliver Stone parler de ses films, et non pour voir M. Lépine l’interrompre et argumenter sans arrêt. Elle a reçu plusieurs applaudissements en signe d’approbation.
 

Pensée unique 

 
Ce que cette soirée a mis en lumière, c’est l’incapacité grandissante des journalistes, même ceux de renom et expérimentés, à entendre une pluralité de points de vue. 
 
Totalement incapable de concevoir les prises de position de son invité, Jean-François Lépine a demandé à Oliver Stone pourquoi il tenait à donner la parole à des dictateurs et à les dépeindre comme des humains. Ce à quoi il a répondu que c’était ce qu’il avait toujours fait: montrer une autre version de l’histoire.
 
«Si vous voulez entendre un autre point de vue que celui que je montre, ce ne sera pas difficile de dénicher de la littérature à ce sujet, il n’y a que ça!», a-t-il laissé tomber. 
 
Ce problème, on l’observe sur un nombre grandissant de thèmes, comme le vaccin anti-Covid, le racisme systémique, l’immigration, la théorie du genre, etc. Un seul point de vue est permis. C’est inquiétant pour la démocratie.
 
Qu’un journaliste soit incapable d’empathie au point qu’écouter les réponses de son invité ne soit même pas envisageable m’a accablée. Cette arrogance n’a tout simplement pas sa place en journalisme. C’est dans l’ouverture d’esprit, dans la capacité à nuancer nos opinions, nos propos et à recevoir des idées contraires aux nôtres que nous retrouverons une société saine, unifiée et harmonieuse. 
 
«Parler fort, dénoncer, ça implique traverser l’enfer parfois. Mais il faut le faire, ça en prend qui le font», dit Oliver Stone. Je lui lève mon chapeau d’avoir gardé son calme et de ne pas avoir quitté la scène.