«L'Iran n'a jamais dit qu'il allait abolir la police des mœurs»

Des gens traversent un passage pour piétons sur la place Valiasr à Téhéran, le 25 octobre 2022. Photo: AFP.

Mardi le 6 décembre 2022, à 09:30

En Iran, la police des mœurs n’aurait jamais été abolie. Éclairages exclusifs sur la situation avec la politologue franco-iranienne Mahnaz Shirali.

 

Dimanche, l'abolition de la «police des mœurs» en Iran a été annoncée en grande pompe par les médias occidentaux. Si le quotidien Le Monde titrait sobrement «l'Iran annonce l'abolition de la police des mœurs», le très médiatique Bernard-Henri Lévy s’enflammait sur son compte Twitter ainsi: «Les femmes ont gagné. L'un des piliers du régime s'est écroulé». 

 

L’Agence France-Presse en a fait l’annonce et sa dépêche a été reprise par de nombreux médias. Pourtant, le gouvernement de la République islamique n'avait aucunement confirmé cette décision.

 

Certains observateurs prennent-ils leurs désirs pour des réalités? Font-ils preuve de naïveté? 

 

On lit régulièrement que la «police des mœurs», qui veille au port du foulard, daterait de 2005, avec la présidence de Mahmoud Ahmadinedjad.  

 

«La police des mœurs a été créée en 1979, au lendemain de l'avènement de la République islamique. Sous les présidences de Mohammad Khatami et de Mahmoud Ahmadinedjad, le nom a été changé, mais c'est toujours la même police, brutale et violente», rappelle d'emblée la politologue Mahnaz Shirali, jointe par Libre Média par téléphone. 

 

Pourquoi propager une fausse nouvelle? 

 

«L'obligation du port du voile est très loin d'avoir été supprimée en Iran. Lundi, un Luna Park y a été fermé parce qu'il y avait des femmes sans voile. Le même jour, une banque a été fermée car une femme non voilée y est entrée et a été servie. Le patron de l'agence a été licencié dans la foulée», ajoute cette spécialiste bien au fait des péripéties de la République islamique. 

 

«Le procureur Montazeri n'a jamais dit qu'il allait abolir la police des mœurs. Dans ce qu'il a écrit en persan, il a simplement dit que celle-ci n'était pas sous sa juridiction. Cette annonce de la suppression de la police des mœurs ayant été démentie en bloc par le gouvernement lundi, nous sommes au stade où l'on se demande qui a pu diffuser cette fausse information. Que s'est-il passé pour que cette fausse nouvelle se propage ainsi? Est-ce vraiment dans l'intérêt des Occidentaux?», interroge-t-elle.  

 

Une interprétation contre-productive   

 

«Selon des internautes iraniens, il s'agirait d'une nouvelle annoncée par une journaliste iranienne exilée aux États-Unis, et qui est proche des réformateurs iraniens, ce qui reste évidemment à vérifier», confie la spécialiste de renom à Libre Média. Qu'en pensent les Iraniens? 

 

«Cette fausse nouvelle a donné un coup de froid à tous les Iraniens qui jusque-là, se sentaient soutenus par les Occidentaux. Quand ils avaient appris que les Nations Unies allaient ouvrir une commission d'enquête sur les exactions du régime, notamment, ils se sentaient portés par l'Occident. Aujourd'hui, ils sont très découragés par le fait que les médias occidentaux ne disent pas que cette fausse nouvelle a été démentie», déplore Mahnaz Shirali. 

 

75% des Iraniens sous le seuil de pauvreté

 

Contrairement à ce que croit une partie des journalistes en Occident, les manifestations iraniennes ne sont pas des manifestations féministes: leur but ne se limite pas qu'à la suppression de l'obligation du port du voile, loin de là. 

 

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«Si on parlait de révolution féministe, ça voudrait dire que les hommes vivraient très confortablement et que les femmes se diraient: “pourquoi pas nous ?“ Ça n'est absolument pas le cas», souligne Mahnaz Shirali.

 

Si le meurtre d'une jeune femme, Masha Amini, a été à l'origine des manifestations, c'est bien la mauvaise gestion du pays qui est pointée du doigt par les manifestants. En effet, une grande partie du peuple a le ventre vide: la politologue nous rappelle que 75 % des Iraniens vivent en dessous du seuil de pauvreté et que la viande est un luxe en Iran. 

 

64 enfants et adolescents tués depuis la crise 

 

«C'est un pays en déroute totale. Des enfants y sont régulièrement violés, les Iraniens sont affamés. C'est aussi un pays où l'on ne trouve même pas de médicaments. Les manifestants demandent la chute du régime d'une manière on ne peut plus claire». 

 

Un soulèvement qui a un prix humain très fort. «À l'heure où je vous parle, il y a eu officiellement 64 morts qui sont âgés de moins de dix-huit ans», rappelle-t-elle. Un chiffre qui émane de Herana, l’agence de presse du régime. Parmi eux, des enfants de moins de dix ans. Comment en arrive-t-on à une telle hécatombe? 

 

«Quand la police réprime les manifestations, elle tire sur tout le monde, sans distinction, y compris sur les voitures des gens qui ne manifestent pas. Les balles atteignent donc aussi les enfants. Une part importante des blessés a moins de dix ans, beaucoup d’entre eux ont perdu un œil car les forces de l’ordre tirent dans les yeux. La moyenne d'âge des gens arrêtés depuis septembre est de 15 à 16 ans. Qu'ils soient des garçons ou des filles, ces jeunes sont systématiquement torturés et violés dans les prisons iraniennes», assure Mahnaz Shirali auprès de Libre Média. 

 

Le mouvement qui ne faiblit pas 

 

«Il y a eu une dizaine de cas de suicides d’adolescents, deux jours après être sortis de prison. Très vite, on a compris qu'il ne s'agissait pas de vrais suicides. Ces enfants ont été drogués en prison, c'est le sevrage qui les a poussés au suicide. Des médecins expliquent donc aux Iraniens que quand leurs enfants sortent de prison, il faut absolument faire une analyse sanguine pour savoir s'ils ont été drogués», continue-t-elle. 


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Samedi, le gouvernement iranien a annoncé que 482 personnes avaient été tuées depuis le début des manifestations. De quoi décourager les manifestants?

 

«Plus le temps passe, plus le mouvement prend de l'ampleur», prévient Mahnaz Shirali.