Les Québécois doivent réapprendre à aimer «la chicane»

Un balcon de Montréal lors du référendum de 1995. Photo: domaine public

Jeudi le 7 mars 2024, à 11:00

Depuis quelques années s’impose un autoritarisme soft prenant la forme d’un rejet du débat. Pour le bien du Québec et de la vie démocratique, il est temps de renouer avec la nature conflictuelle de la politique, estime l’auteur David Leroux.

 

«Les Québécois n’aiment pas la chicane». Cette phrase, devenue lieu commun, est très rarement contestée. Elle est à la fois un diagnostic et une prescription quant à la nature de notre peuple. 

 

À l’heure d’un certain retour de la question nationale par le truchement de la montée dans les sondages d’un Parti québécois qui ne cache plus ses aspirations indépendantistes, la question de notre mollesse et de notre malaise face aux situations conflictuelles devrait susciter chez nous un certain nombre de réflexions, sinon d’inquiétudes.

 

La tentation autoritaire du libéralisme 

 

Depuis 1945, l’idéologie libérale a été, dans le monde occidental, pour ainsi dire hégémonique et brandie comme l’étendard distinguant nos sociétés dites «civilisées» des autres, considérées comme «arriérées».

 

Pourtant, depuis quelques années et paradoxalement, une tentation autoritaire semble s’affirmer de plus en plus clairement au cœur du monde «libre». 

 

Cet autoritarisme soft s’affirme de plusieurs manières, et l’une d’entre elles prend la forme de la diabolisation du conflit, d’un désir de pacification de la société ayant comme conséquence de dépouiller les collectivités de leur puissance politique et de leur capacité à se gouverner elles-mêmes. 

 

J’entends ici démontrer qu’il s’agit d’une évolution naturelle du libéralisme, bien qu’en apparence paradoxale, à laquelle les Québécois semblent parfaitement perméables, et ce au péril de leur existence. Tentons d’y voir plus clair.

 

L’idéologie libérale considère que les préférences collectives (et donc majoritaires) sont des pulsions suspectes qu’il faut encadrer de garde-fous. Historiquement, il postule une liberté primordiale des individus, et considère que quiconque souhaite la limiter voit reposer sur ses épaules le fardeau de la preuve, la nécessité de convaincre qu’il s’agit d’une contrainte qui soit juste et bonne.

 

Or, puisque l’organisation des sociétés modernes nécessite qu’on agrège les préférences politiques individuelles au moyen d’un système de représentation, les libertés individuelles entrent systématiquement en conflit avec les désirs collectifs majoritaires. 

 

Les majorités décident, et les minorités, pour utiliser une terminologie aujourd’hui à la mode, se voient «oppressées». Les sociétés libérales ont conséquemment intégré l’idée selon laquelle les majorités sont des tyrans potentiels qu’il faut encadrer. 

 

Cet encadrement passe par l’érection de mécanismes de protection visant à empêcher les dérives supposément autoritaires émanant du vote populaire. La souveraineté des peuples est donc suspecte, et il est impératif, aux yeux des libéraux, de la tenir en laisse à l’aide d’instances juridiques, de hauts fonctionnaires «experts» non élus. Pour un libéral, la démocratie n’est bonne que si elle est encadrée de garde-fous.

 

Le triomphe du quotidien

 

Plus les questions politiques sont sensibles et importantes, plus cette diminution de la liberté des individus par les majorités tyranniques est inquiétante. Les questions de politique régalienne sont donc éloignées le plus possible du pouvoir populaire et remplacées par des discussions interminables sur la manière de dispenser les services publics. 

 

C’est le triomphe des questions de conciergerie. Il est aisé, dans ce contexte, d’amener une population à croire qu’elle abhorre le conflit, car les enjeux de gestion, s’ils touchent tout le monde, ont des implications beaucoup moins potentiellement conflictuelles que ceux relatifs à la haute politique. 

 

Il est en effet beaucoup plus facile de s’entendre collectivement sur le fait que l’on désire les meilleurs services publics au moindre coût que sur la posture que l’on doit adopter face au conflit russo-ukrainien, par exemple. 

 

Les débats qui émergent des discussions d’intendance sont superficiels et il est aisé de passer outre les désaccords pour s’entendre sur le fond. La société n’est plus «divisée», elle est purgée de la «chicane».

 

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On peut toutefois se demander si, derrière cette façade, ne se cache pas en fait une confortable paresse. En effet, moins les questions posées dans le débat public sont existentielles, plus il est facile de prendre, face à elles, une attitude relativement détachée. 

 

Cette indifférence quant au façonnement du destin de la collectivité finit invariablement par générer une lassitude ne faisant pas le poids face au divertissement et à l’hédonisme proposé par l’époque. 

 

Repu, l’individu contemporain est confortable. L’apparition soudaine, dans son paysage mental, de questions politiques fondamentales et donc conflictuelles devient chose anxiogène et dérangeante.

 

C’est le libéralisme contemporain qui naît ainsi sous nos yeux: on a neutralisé la majorité tyrannique, anesthésiée par les sirènes de la satisfaction immédiate de ses désirs concrets.

 

La souveraineté confisquée

 

La politique est-elle possible dans une telle posture? Tout dépend de la réponse que l’on donnera à cette question: qu’est-ce que le politique?

 

Reprenant la définition qu’en ont donnée le juriste Carl Schmitt et le sociologue Julien Freund, le politique apparaît comme le domaine de la décision, et donc de la polémique. C’est le lieu où l’on discrimine entre l’ami et l’ennemi, entre le «nous» et le «eux». Sa potentialité conflictuelle constitue son essence. 

 

Chercher à l’éluder, c’est chercher à dépolitiser la société et à la priver des moyens de décider de sa destinée. Les Québécois n’aimant pas «la chicane» sont en fait des gens répugnant le politique, et donc collectivement impuissants.

 

Or la question de la souveraineté en est une éminemment politique. Elle fait appel à notre désir de nous gouverner. C’est la pulsion vitale de notre peuple qui est sollicitée, car celui-ci est convié, à travers la question de son indépendance politique, à une discussion sur son désir de prendre en main sa destinée et de trancher, pour lui-même et face à lui-même.

 

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Si, pour convaincre les citoyens de se poser la question de leur souveraineté, il faut la vider de toutes ses potentialités conflictuelles sous prétexte que la perspective de «chicanes» rebute les électeurs, s’il faut promettre qu’avant de réaliser la souveraineté, une unanimité apaisée devra être atteinte, aussi bien le dire tout de suite: nous perdons notre temps. 

 

La souveraineté est une conquête, car elle revient, pour une collectivité, à s’investir elle-même d’une puissance de nature politique. Pour y arriver, il faut d’abord le désirer, puis être prêt à se battre, au sens propre comme au sens figuré.

 

Il est possible que les Québécois n’aiment effectivement pas «la chicane». J’ignore s’il s’agit d’une tare collective héritée de notre passé, mais une chose est sûre; le maintien de cette allergie typique du libéralisme contemporain au conflit arrange bien ceux qui cherchent à décider à notre place de notre destin collectif et à nier la légitimité de l’existence même d’un peuple québécois, l’élite mondialiste. 

 

Séduire électoralement le peuple du Québec en le flattant dans le sens de son apolitisme peut sembler à court terme une idée judicieuse pour gagner des élections, mais un vrai indépendantiste cherchera d’abord à le sortir de sa torpeur et à le faire transcender son impuissance en lui faisait prendre goût à la vie avec tous les risques que cela comporte, y compris celui du conflit. 

 

Je cherche encore, aujourd’hui, le politicien qui l’aura compris, mais encore faudra-t-il qu’il ait le courage d’avoir une pensée critique face à l’itération contemporaine du libéralisme qui plonge notre civilisation dans la torpeur.