Pour l’historien Marc Simard, les Québécois ressemblent aux habitants de l’Union soviétique qui constataient chaque jour le délabrement du système tout en continuant de croire religieusement en lui.
Depuis plusieurs années (en fait depuis le premier gouvernement Charest, 2003-2007), le Québec semble sur pause. On note bien sûr quelques rares avancées législatives, dont les élections à date fixe, les maternelles pour les quatre ans et l’aide médicale à mourir.
Mais le Québec semble désormais incapable de grands projets. L’opinion publique y semble engluée dans le «nonisme», tandis que la liberté d’expression y est de plus en plus malmenée, comme le montrent la crise des médias traditionnels, laminés par les géants numériques, l’emprise croissante de la censure woke et l’étiolement du débat public, qui s’évanouit alors que la majorité se renseigne et discourt de plus en plus dans des chambres d’écho où le choc des idées et la contestation n’ont pas prise.
Certains, comme Jean-François Caron à Libre Média, n’hésitent pas à parler de «Petite Noirceur».
Pire, le système semble s’être fossilisé autour de quelques grands principes intangibles et de quelques vaches sacrées qu’il est impossible de réformer ou de transformer.
Des institutions intouchables
Parmi les vaches sacrées intouchables au Québec, le système de santé est sans conteste le symbole numéro un de l’immobilisme. Pourtant, tout un chacun est en mesure de témoigner de ses carences: un fort pourcentage de Québécois incapables d’avoir accès à un médecin de famille; des temps d’attente énormes et incompressibles aux urgences; des délais interminables pour la plupart des malades en attente d’une chirurgie; etc.
Malgré cela, il a résisté aux solides projets de réforme proposés par les commissions Rochon (1998) et Clair (2001), les gouvernements se contentant de le restructurer de temps à autre sans que ces réorganisations aient d’effets visibles sur son efficience. En fait, les gouvernements sont incapables de transformer le système de santé pour deux raisons.
La première remonte à sa création dans les années 1960-1970, alors que ses géniteurs ont plus ou moins remplacé sa gouvernance ecclésiale par une gestion bureaucratique (3500 professionnels et fonctionnaires au MSSS et à la RAMQ en 2021), opération généralement saluée pour avoir créé un système dit « public », présenté comme une garantie d’accessibilité et d’universalité.
Cette bureaucratisation du système, jointe au statut hybride des médecins (à la fois entrepreneurs et salariés de l’État), l’a comprimé dans une camisole de force dont la seule issue est le départ des médecins et des infirmières vers la pratique privée, qui l’affaiblit encore.
Au Québec, lors de la Révolution tranquille, l’État s’est substitué à l’Église et a réussi à présenter cette transformation comme un phénomène naturel et salutaire auquel aucune autre option ne peut ni ne doit désormais être opposée.
Ce système lourd, coûteux et dysfonctionnel est devenu irréformable à cause de la mentalité des Québécois, pour lesquels cette tare est une qualité.
Cela s’explique notamment par un parti-pris typiquement québécois pour l’étatisme aux dépens de l’entreprise privée et par ce que le journaliste Francis Denis appelle leur «attachement religieux envers l’État».
Celui-ci est renforcé par une certaine ignorance collective sur la façon dont d’autres pays gèrent la santé, le seul exemple pour l’opinion publique d’ici étant le monstre américain, un système excessivement inégalitaire et ruineux pour les patients (en dépit de l’Obamacare).
Le spectre de la «privatisation»
Cette méconnaissance rend impossible toute réforme autre que structurelle, car tout changement véritable est assimilé à une «privatisation» de la santé et perçu comme un sacrilège, bien que nombre de pays européens aient des systèmes mixtes parfaitement fonctionnels. Dans la Santé, tout débat est donc forclos avant de commencer.
Le système d’éducation est lui aussi aux prises avec des a priori qui en rendent toute transformation ardue.
C’est un système «à trois vitesses» (surtout au niveau secondaire): le public, le public avec des programmes particuliers (comportant des coûts pour les élèves), et le privé (subventionné à 60% par l’État).
Comme le système de santé, il a été créé lors de la Révolution tranquille, alors que les gouvernements ont décidé d’élargir le système public, qui existait déjà au primaire et au secondaire, mais aussi de maintenir des établissements d’enseignement privés, gérés par le clergé.
La «solidarité» à l’avantage des plus riches
On conçoit sans peine qu’un tel système accentue les disparités sociales au lieu de les réduire, les rejetons des riches fréquentant le réseau privé, sans compter qu’il produit un pourcentage inquiétant d’analphabètes fonctionnels.
Quant aux universités publiques comme privées, elles doivent rendre des comptes aux fonctionnaires de l’Éducation et sont soumises à des faibles droits de scolarité dont les étudiants ont réussi à contenir la hausse au moyen de nombreuses grèves (cf. les Carrés rouges de 2012), en se fondant sur les dogmes de l’accessibilité et de la réussite.
Ces entraves leur rendent la vie difficile dans un monde hautement compétitif. Elles se doivent donc, pour préserver leurs revenus, qui sont néanmoins en baisse, d’accueillir un grand nombre d’étudiants étrangers qui paient des droits très élevés.
L’affaiblissement des universités y a notamment facilité le développement du wokisme.
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Mais, malgré ces tares, aucun gouvernement n’a osé s’attaquer de front aux problèmes de l’Éducation, parce qu’au Québec, tout ce qui est considéré comme un héritage de la Révolution tranquille est inaltérable.
Les intellectuels qui s’attaquent à ce mythe sont tenus à l’écart des grands forums, où un certain unanimisme est valorisé, et parfois même traités comme des pestiférés.
Les grandes sociétés d’État, autres vaches sacrées enfantées par la Révolution tranquille (le gouvernement Godbout pouvant en être considéré comme un précurseur), sont elles aussi entravées par ce consensus mou et par l’étatisme à tout crin.
Ainsi, Hydro-Québec est-elle soumise au régime des bas tarifs: les particuliers, dont plusieurs estiment que cela fait partie de leurs droits inaliénables de «propriétaires», y jouissent de tarifs exceptionnellement bas et sont par conséquent les champions planétaires de la consommation, une aporie en cette période de changements climatiques, tandis que l’électricité est vendue au rabais aux entreprises qui s’établissent ici, ce qui fait du Québec le Dollarama mondial de l’énergie.
De son côté, la SAQ maintient des prix élevés qui ont des relents de prohibition.
Un clergé étatique
Le terme État-providence lui-même, sorte de Graal pour la majorité des Québécois, est révélateur de cette mentalité consensuelle qui considère l’État comme le dépositaire naturel de la bienveillance et comme le meilleur pourvoyeur de services et de soins, et ce en dépit des preuves factuelles à l’effet du contraire.
Au Québec, lors de la Révolution tranquille, l’État s’est substitué à l’Église et a réussi à présenter cette transformation comme un phénomène naturel et salutaire auquel aucune autre option ne peut ni ne doit désormais être opposée.
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En ce sens, nous ressemblons aux habitants de l’ex-Union soviétique, qui, embrigadés dans l’idéologie «communiste», constataient quotidiennement le délabrement du système, mais continuaient en majorité à croire (ou du moins à dire) qu’il était l’avenir de l’Homme. La différence est qu’en URSS, la dissidence était prohibée et sévèrement punie, tandis qu’ici, elle est plutôt traitée comme une tare mentale.
Que les Québécois aient élu depuis 2003 des gouvernements de gestionnaires sans projets, dont la CAQ est le navrant archétype, est révélateur d’une société sans débats.











