En présentant l’adversité et le choc des idées comme néfastes à la santé mentale des élus, le pouvoir suggère que la démocratie est dangereuse et qu’elle doit donc être restreinte. L’éditorial de Jérôme Blanchet-Gravel.
Le gouvernement du Québec a annoncé la semaine dernière qu’il débloquait 2 millions de dollars pour aider les élus municipaux en «détresse». Cette décision témoigne de l’emprise grandissante du psychologique sur la société et du climat de victimisation dont sait profiter l’establishment pour renforcer son pouvoir.
La fonction d’élu municipal serait devenue ces dernières années l’une des plus éreintantes au Québec. À l’heure de l’offensive à Gaza et de la guerre en Ukraine, de la crise migratoire et de la famine au Yémen, la fonction est même décrite par La Presse comme «inhumaine», un nouveau sommet de ridicule dans une société qui n’a plus du tout conscience de ce qu’est la misère.
La sécurité avant tout
Il ne s’agit pas de prétendre que la fonction d’élu est facile, ni d’encourager le lynchage de nos représentants, mais de tenir compte de la pente glissante sur laquelle s’engagent les pays occidentaux qui ont fait de la sécurité leur nouvelle valeur suprême. En Occident, le Québec est hélas à l’avant-garde de ce sécuritarisme, c’est-à-dire de cette idéologie qui place la sécurité au-dessus de tout.
Il ne s’agit pas de défendre les insultes lancées sur le net aux élus ni les interventions grossières de citoyens lors de conseils houleux, mais de comprendre le message subliminal derrière ce genre de décision.
Le pouvoir est en train d’emmener l’idée que le choc des idées épuise, que la proximité avec les citoyens est parfois nocive, qu’il vaudrait peut-être mieux réduire la taille de l’agora, sinon arbitrer plus sévèrement les acteurs qui s’y affrontent. La tranquillité d’esprit de nos élus serait en quelque sorte plus importante que le brouhaha de la démocratie, par nature conflictuelle.
Le safe space contre la démocratie
Derrière la volonté de protéger des élus municipaux en «détresse» se cache effectivement une logique hostile à la liberté de penser: il s’agit en gros de la présenter comme un danger stressant pour justifier le renforcement de son encadrement. Il faudrait mettre nos élus à l’abri de l’adversité, autrement dit dans un safe space.
La démocratie favoriserait l’entretien de «climats toxiques». Avec son lot d’agitation et ses citoyens pénibles, elle serait une menace pour ses représentants et le saint «consensus», une invention des censeurs pour imposer un seul point de vue sur des sujets comme la diversité, le climat, les mesures sanitaires et la guerre en Ukraine.
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Le philosophe Alain Deneault a bien montré comment le concept de «gouvernance» servait à justifier la confiscation du débat dans une société idéologiquement aseptisée menée par des intérêts particuliers se faisant passer pour humanistes. «L’impératif du consensus se révèle une aubaine pour tout pouvoir qui cherche à mettre un frein aux propensions politiques des gens», résume-t-il dans Gouvernance (Lux, 2023).
Au fond la démocratie c’est trop dur, c’est psychologiquement trop dur. La démocratie serait un régime trop fatiguant pour nos êtres fragiles qui n’aspirent qu’à vivoter doucement dans le confort de l’unanimité.
Le confort totalitaire
C’est la même logique diffusée par les médias durant la crise des camionneurs: la démocratie c’est bruyant et désagréable, c’est contraire à la société-chalet, c’est être exposé à de la «désinformation» et des points de vue «offensants», alors pourquoi ne pas la restreindre au nom de votre confort et votre sécurité?
Il faut vraiment vivre dans un pays où la sécurité est en train de remplacer la liberté pour présenter le bruit des klaxons et la musique de manifestants festifs comme une atteinte au bien-être d’une caste privilégiée – les fonctionnaires fédéraux –, après deux ans de régime sanitariste aux accents carcéraux.
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En février 2022, le lendemain de l’invocation de la loi sur les mesures d’urgence par le gouvernement Trudeau, le médecin en chef de la Santé publique d’Ottawa, Vera Etches, déclarait sans gêne: «La pollution environnementale, le bruit, le racisme et les préoccupations en matière de sécurité ont eu des répercussions négatives sur la santé des gens et ont créé de la peur et de l’anxiété au sein de notre collectivité».
Vers la dictature du confort?











