«Le siège d’Ottawa» ou la fragilité canadienne

Éditorial

Un homme bat un tambour autochtone devant un camion sur la colline du Parlement à Ottawa, le 18 février 2022. Photo: Andrej Ivanov pour l’AFP.

Vendredi le 14 octobre 2022, à 16:05

La réaction démesurée à l’occupation d’Ottawa l’hiver dernier témoigne de la fragilité dans laquelle se complait de plus en plus la société canadienne. Ou quand le Canada devient un grand safe space boréal.

 

Il faut écouter le témoignage de certains intervenants à la Commission sur l’état d’urgence pour nous rappeler à quel point l’épisode des camionneurs à Ottawa en a dit long sur l’état de la société canadienne.

 

Rappelons d’abord les faits: le 14 février 2022, Justin Trudeau a invoqué la loi sur les mesures d’urgence pour démanteler les barrages dans la capitale fédérale et dégager les routiers qui paralysaient certains postes-frontières.

 

Comme le veut une disposition de la loi, le fédéral doit maintenant entendre différents acteurs pour justifier d’y avoir eu recours et formuler des recommandations pour l’avenir.

 

Le confort avant tout

 

Aujourd’hui le 14 octobre, une retraitée de la fonction publique «a expliqué comment le klaxonnement constant jour et nuit, qui pouvait à certains moments atteindre une centaine de décibels, et le son du moteur des camions l’a empêchée de dormir durant les trois semaines qu’a duré la manifestation», selon ce que rapporte La Presse.

 

«Je sursaute encore lorsque j’entends un klaxon fort et lorsque je sens l’odeur de l’essence. J’ai une réaction physique. C’est très affligeant», s’est-elle lamentée en commission, pour révéler que «le siège» d’Ottawa l’avait rendue pratiquement sourde et qu’elle souffrait dorénavant de vertiges à l’écoute de nouveaux klaxons.

 

On lui souhaite bien sûr de trouver rapidement un remède à ses maux pour se rétablir.

 

Les klaxons comme «micro-agressions»

 

À l’échelle du globe, il y a quelque chose de surréaliste à recueillir et tenir compte de ces témoignages qui malgré eux témoignent des privilèges auxquels ont droit ceux qui les livrent.

 

Il y a quelque chose de troublant, et même d’indécent à comparer les klaxons à des tirs de mortier alors que fait rage la guerre en Ukraine.

 

Il faut vivre dans une société riche, paisible et passablement tiède pour avoir le luxe de présenter le bruit des klaxons et la musique comme une menace à l’équilibre psychologique de la population, voire comme une «micro-agression».

 

Ou dans un tel climat décadent, comme une «macro-agression»..?

 

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«La pollution environnementale, le bruit, le racisme et les préoccupations en matière de sécurité ont eu des répercussions négatives sur la santé des gens et ont créé de la peur et de l’anxiété au sein de notre collectivité», se désolait le médecin en chef de la Santé publique d’Ottawa, Vera Etches, le lendemain de l’invocation de la loi.

 

Il demeure fascinant que des manifestations pacifiques ont été interprétées et sont encore interprétées par Justin Trudeau, les résidents d’Ottawa et plusieurs journalistes comme une forme de violence symbolique dirigée envers eux, sinon comme de la violence tout court.

 

Le silence comme religion d'État

 

Contre un mouvement pacifique, l’utilisation de la loi sur les mesures d’urgence par le gouvernent Trudeau représente un important recul et un précédent grave pour la démocratie canadienne.

 

Il ne s’agit pas de défendre en intégralité le point de vue des manifestants, mais de prendre acte de cette régression pour les droits fondamentaux. D'ailleurs, que des manifestants n'aient pas fréquenté l'université ne suffit pas à discréditer leur cause. 

 

Durant cet épisode dont les images ont fait le tour du monde, le Canada a montré qu’il était devenu une société intolérante à la moindre forme de mouvement et d’agitation démocratique, ce qui est inquiétant pour la suite des choses.

 

Le Canada est maintenant un pays où des dirigeants peuvent «annuler» un mouvement d’opposition conformément à l’esprit de la cancel culture, simplement pour protéger le confort et la tranquillité d’une couche favorisée de la population.