Québec solidaire propose de s’attaquer aux jets privés. Jusqu’à quel point cette industrie est-elle nuisible pour l’environnement? Libre Média fait le point avec le journaliste et auteur Hervé Kempf.
L’industrie de l’aviation privée doit être restreinte pour atteindre un taux de croissance de seulement 5% d’ici 2030, et non de 27% selon les prévisions actuelles pour le Québec, explique le plan de Québec solidaire en matière d'environnement.
Hervé Kempf, auteur du livre Comment les riches détruisent la planète (Seuil, 2013), partage essentiellement la même analyse que Québec solidaire.
Selon le journaliste, l’explosion de l’utilisation des jets privés est non seulement une aberration écologique, mais a un effet amplificateur qui généralise la consommation de l’avion à travers les strates moyennes et hautes de la société.
En pleine expansion depuis la Covid-19
En 2021, selon l’organisme WingX, le secteur de l’aviation privée a atteint de nouveaux records avec plus de 3,3 millions de vols dans le monde. C’est plus de 7% par rapport au précédent record de 2019.
Selon l’Association canadienne de l’aviation d’affaires (ACAA), ce secteur représente 12 milliards de dollars et 25 000 employés. C’est 1332 avions à réaction, turbopropulseurs et avions d’affaires.
«Le trafic des jets privés s’est beaucoup développé pendant la crise de la Covid-19», constate Hervé Kempf.
Dans un contexte où les lignes commerciales étaient quasi à l’arrêt, «un certain nombre de gens fortunés qui avaient toujours envie de voyager ont pu profiter des jets privés avec l’autorisation de voler», explique le directeur de rédaction de Reporterre, un média consacré à l’écologie.
Des expériences sur mesure
On retrouve deux catégories de jets privés.
D’un côté, des jets privés qui appartiennent à des milliardaires et des entreprises.
Selon un rapport de Transport & Environnement, la fortune moyenne d’un propriétaire de jet privé est de 1,68 milliard de dollars canadiens.
Les grandes entreprises ont généralement leur propre jet privé. Par exemple, Glencore Canada, une entreprise minière basée à Toronto, possède deux Boeing 737-200 Cs, utilisés pour transporter leurs employés à la mine de nickel à Kattiniq, au Québec.
De l’autre côté, des jets privés qui sont la propriété d’opérateurs privés offrant un service à la demande aux consommateurs bien nantis.
Preuve que ce modèle économique est bien développé au Canada, un terminal spécialement dédié aux opérateurs de jets privés comme Skycharter se situe à l’aéroport international Pearson de Toronto.
Des jets privés, pour quoi faire?
Parmi les raisons qui poussent les plus fortunés à prendre le jet privé, le loisir reste le facteur prédominant.
En 2020, un sondage du Private Jet Card Comparisons démontre que 46% des gens concernés utilisent le jet privé pour transporter des membres de leur famille; 45% pour visiter leur maison secondaire et seulement 35% pour le travail.
On retrouve aussi un certain air de vacances dans le choix des destinations.
En effet, en 2018, les Bahamas ont été la destination la plus prisée avec 16 400 vols. Les 14 autres destinations sont des îles comme la Sardaigne, Sint Maarten et Puerto Rico et des stations balnéaires comme Ibiza.
Des vols très courts pour gagner du temps
«Les vols courts en jet privé sont de plus en plus courants chez les ultra-riches», observe aussi Hervé Kempf.
Sur Twitter, plusieurs comptes partagent la durée des trajets et les émissions de carbone des engins de plusieurs célébrités grâce aux données publiques de l’organisme ADS-B Exchange.
CelebJets, par exemple, indique que Drake, un rappeur canadien dont la fortune est estimée à 250 millions de dollars canadiens, a pris son jet privé de Los Angeles à Ontario, deux villes californiennes, le 3 septembre. Ce fut un vol de 23 minutes qui aurait pu se faire en 45 minutes de voiture.
Le 23 août, c’était la même histoire pour le célèbre rappeur avec un voyage de 14 minutes entre Toronto et Hamilton, en Ontario.
Les deux voyages ont émis 11 tonnes de carbone, soit une année d’émissions de carbone chez un Canadien moyen!
À lire aussi: Demain, la bataille de l’eau? «Le Québec est en position de force»
«La proportion de l’aviation privée dans les émissions mondiales de gaz à effet de serre reste évidemment faible», mais son émergence en tant que moyen de transport pour des trajets courts impose un «coût écologique» qui pourrait être drastiquement réduit, poursuit Hervé Kempf.
Chaque année, les jets privés émettent plus de 33 millions de tonnes de gaz à effet de serre, c'est-à-dire plus que le Danemark.
Selon un rapport de Transport & Environnement, un jet privé est de 5 à 14 fois plus polluant qu’un avion commercial et 50 fois plus polluant qu’un train par personne.
Prestige et mimétisme
Mais le plus grave, selon Hervé Kempf, est l'influence des ultra-riches sur le reste de la population, formant de nouvelles normes sociales destructrices de l’environnement. En effet, plusieurs célébrités ne cachent pas leurs jets privés sur les réseaux sociaux comme l'influenceuse Kylie Jenner.
«C’est la classe des ultra-riches qui projette, par son mode de vie, le modèle qui va inspirer le reste de la société», déplore Hervé Kempf, influencé par l’économiste Thorstein Veblen.
Autrement dit, l’utilisation excessive des jets privés imposerait un modèle de consommation générale de l’avion dont le bilan écologique est disproportionné. Ce modèle donnerait envie aux gens des autres classes sociales (qui peuvent se le permettre) de prendre ce moyen de transport sans songer à son impact et sans penser aux alternatives plus vertes comme le train.
Vers une révolution des normes sociales?
«Il faut mettre fin à cette consommation chez ces ultra-riches en rendant impossible le jet privé», tranche Hervé Kempf qui veut que la première classe remplace le prestige du jet privé pour les longues distances.
Les normes de notre société doivent changer au point que «prendre le train et utiliser le vélo soient générateurs de fierté chez toutes les classes sociales, même chez les riches», martèle le journaliste.
Des exceptions? Utiliser les jets privés dans le cadre de voyages diplomatiques cruciaux et pour fournir des services d’urgence comme transporter un malade vers un hôpital, conclut-il.











