Île de 23 millions d’habitants à la pointe de l’Inde, le Sri Lanka est si affecté par les pénuries que la population semble vivre sous confinement. Vers un grand soulèvement? Spécialiste de ce pays, Éric Paul Meyer croit que ce n’est pas impossible.
«La révolte gronde. Ça ne peut pas durer éternellement. […] Mais pour l’instant, la majeure partie de la population cherche avant tout à s’alimenter. Dans le contexte actuel, les gens n’ont pas trop les moyens de se mobiliser», analyse Éric Paul Meyer, historien français spécialiste du Sri Lanka et du sous-continent indien.
La tension monte
Le mois d’avril dernier, le pays a plongé dans la pire crise de son histoire récente depuis la guerre civile (1983-2009) ayant opposé l’armée sri-lankaise aux sécessionnistes tamouls.
Avec la guerre en Ukraine comme «accélérateur», soulève notre expert, les prix ont bondi de plus de 50% et le pays est frappé de plein fouet par de graves pénuries de nourriture, de médicaments et de carburant, si bien que l’inflation pourrait vite atteindre 80%.
Dans la capitale économique de Colombo, plusieurs manifestations ont donné lieu à des affrontements entre les partisans du changement et les forces de l’ordre.
Les séquelles du passé
Comme pour la plupart des grandes crises, la situation actuelle dans ce pays autrefois appelé Ceylan découle d’abord de facteurs historiques pesant encore lourd dans la balance.
Éric Paul Meyer explique que l’économie peine à prendre son envol depuis l’indépendance du pays en 1948, lorsque l’île s’est affranchie de l’Empire britannique.
Ayant fait au moins 100 000 morts, la guerre civile a également contribué à déstabiliser la société sri-lankaise et à épuiser des ressources considérables, tant humaines qu’économiques.
Depuis 2005 à l'exception de 2015-2019, le Sri Lanka est dirigé par le clan Rajapaska, une «famille corrompue» qui a instauré un système économique peu dynamique fait de favoritisme et de clientélisme. «Cette famille a dépensé sans compter», souligne Éric Paul Meyer.
Pour toutes ces raisons, l’industrie du tourisme – l’un des principaux moteurs de l’économie – a presque été décimée avant même la pandémie de Covid-19. Une catastrophe monumentale. «La population cherche à survivre et le gouvernement n’a pas plus de légitimité que de véritable levier d’action pour trouver une solution», observe notre interlocuteur.
Une réforme écologique soudaine
L’un des autres facteurs phares à l’origine de la crise: l’interdiction par le président Gotabaya Rajapaksa des engrais et pesticides chimiques pour les agriculteurs. «Sans préparation, la réforme a été un fiasco», concluait le journal Le Monde le 13 juin dernier.
La réforme a finalement été abandonnée par le pouvoir, mais les agriculteurs ne peuvent toujours pas exporter de fertilisants, le gouvernement faisant également face à une pénurie de divises étrangères.
«Cette décision a été prise très soudainement et a contribué à faire augmenter le prix des produits élémentaires. Le gouvernement est revenu sur sa décision, mais ça n’a pas changé grand-chose», constate le professeur retraité de l’Institut national des langues et civilisations orientales.
À une autre échelle, cet événement fait écho à la crise des «Gilets verts» aux Pays-Bas, où le gouvernement a entrepris de réduire de moitié environ la production de viande pour lutter contre les émissions d’azote. De nombreuses manifestations tendues ont lieu aux quatre coins du territoire néerlandais pour dénoncer l’impact économique de cette décision.
Signe d’une situation qui s’envenime, dans la nuit du 5 au 6 juillet, les autorités ont ouvert le feu sur un rassemblement d’agriculteurs dans le nord du pays.
La Russie à la rescousse?
Le 6 juillet, le président Rajapaksa a prié la Russie de Vladimir Poutine de fournir à crédit du carburant au Sri Lanka, une demande à laquelle le Kremlin n’a pas encore réagi.
Plus proche voisin, l’Inde a déjà fourni au Sri Lanka un prêt de 4 milliards d’euros que New Delhi n’a pas voulu renouveler.
Quant au Fonds monétaire international, les négociations menées avec l’organisation pour obtenir une aide d’urgence n’ont encore débouché sur aucun accord, le pays pouvant difficilement se conformer à ses exigences.
Pour Éric Paul Meyer, le dénouement le plus probable est que le Sri Lanka soit poussé dans les bras de la Russie. «Le Sri Lanka a depuis longtemps des rapports étroits avec l’Inde et la Chine, mais elles ne semblent pas prêtes à intervenir massivement pour l’aider», conclut-il.











