Écrans: je t’aime, moi non plus

Un enfant porte un casque de réalité virtuelle. Photo: Jessica Lewis pour Unsplash

Jeudi le 16 juin 2022, à 12:00

Après consultation d’experts et d’intervenants, le ministre Lionel Carmant vient de publier la première stratégie interministérielle du Québec pour encourager les saines habitudes de vie numérique chez les jeunes. 


Avez-vous déjà remarqué que, lorsque vous visionnez «Tout le monde en parle», le réalisateur change de caméra toutes les 2 à 8 secondes? 

Cette recette est efficiente pour maintenir notre attention, utile bien que nous choisissions de regarder des entrevues de 18 minutes!

Alors, imaginez les effets pour vos enfants et vos ados lorsqu’ils utilisent un écran! 


Un processus irréversible 


Les écrans sont là pour rester, car ils nous permettent d’accomplir rapidement une multitude de tâches et ils contribuent à notre divertissement quotidien. 

D’ailleurs, Libre Média n’existerait pas sans les écrans!

Le problème n’est pas l’écran, mais la durée de son utilisation, son contenu et le mode de stimulation visuelle et auditive. 

Comme la voiture a contribué à augmenter le nombre de personnes ayant des problèmes de santé, l’usage des écrans crée lui aussi de larges défis. 

Un usage de plus en plus excessif


Le neuroscientifique Michel Desmurget expliquait, en 2019, que «le temps d’écran n’est pas seulement excessif, il est extravagant. Aux États-Unis, on est à près de trois heures par jour à 3 ans, quatre heures quarante entre 8 et 12 ans et six heures quarante entre 13 et 18 ans. 

En France, les enfants de 6 à 17 ans passaient en moyenne, en 2015, quatre heures et onze minutes par jour devant un écran, selon l’étude Esteban menée par Santé publique France. 

D’autres données diffèrent un peu, mais elles sont toutes dans des fourchettes équivalentes, et, dans tous les cas, dans des proportions très élevées. Seulement 6 % à 10 % des enfants ne sont pas touchés.» 

Les normes canadiennes encouragent un maximum d’une heure par jour pour les jeunes enfants et de deux heures pour les enfants, les ados et les adultes. Or, les données canadiennes démontrent que ces normes sont, respectivement, dépassées dans 24% et 74% des cas[1].

Pire, on a encouragé largement le recours aux écrans autant pour les loisirs («je joue aux jeux vidéo pour sauver des vies») que pour les apprentissages scolaires à la maison. Le télétravail est devenu roi pour les adultes.

Une stratégie pour encourager un usage sain


Force est de constater que les défis pour amener un usage adéquat, voire idéal, des écrans sont nombreux. À cet effet, le ministre délégué à la Santé et aux services sociaux, Lionel Carmant, vient de présenter la première Stratégie interministérielle québécoise pour encourager un usage sain des écrans[2]

Cette Stratégie vise à favoriser la santé globale des jeunes de 2 à 25 ans en ce qui concerne l'utilisation des écrans, notamment en favorisant l'adoption de saines habitudes de vie, de même qu'un soutien dans l'ensemble de leur parcours de vie pour les aider à faire des choix favorables à leur santé.

Quatre grandes orientations disposant d’un budget spécifique sont priorisées:

-750 000 $ pour la promotion de la santé et des saines habitudes de vie;

-1 250 000 $ pour l'information et la sensibilisation;

-2 500 000 $ pour les services intégrés et complémentaires;

-1 000 000 $ pour la surveillance, la recherche et la formation.

Lors du lancement de cette Stratégie, Lionel Carmant expliquait que les technologies liées aux écrans comportent bien des avantages au quotidien. 

Toutefois, une utilisation excessive peut avoir des conséquences, notamment sur la santé, ce à quoi les jeunes sont tout particulièrement vulnérables étant donné les répercussions possibles sur leur développement. 

Nous nous devons de bien les accompagner dans leur utilisation des écrans, et de leur apporter un soutien cohérent lorsque leur santé est en jeu. Cette Stratégie, qui est le fruit d'une réflexion collective pertinente, est un premier pas en ce sens.» 

Ayant participé comme expert à la réflexion scientifique, alors que je m’intéresse à ces phénomènes depuis 20 ans, je ne peux qu’appuyer cette Stratégie. C’est un geste clair pour reconnaître les risques sur la santé physique et psychologique liés à une surutilisation des écrans. 

Les actions interministérielles, s’appuyant notamment sur des OBNL déjà très actifs sur le terrain, vont soutenir les différents milieux familiaux et scolaires, mais aussi les individus aux prises avec des dépendances.


Quelques problématiques non considérées


J’ai toutefois été étonné, par exemple, de ne pas voir de différences en termes d’utilisation fonctionnelle. Sur la base des études scientifiques et de l’expérience clinique[3], j’ai tendance à croire que l’usage d’un TBI dans une école ou une recherche dans une encyclopédie virtuelle n’a pas le même effet que les écrans de loisirs dans lesquels les jeunes et moins jeunes sont sur-stimulés. 

En ne considérant que la durée d’activité, on constate des effets liés à la sédentarité, mais pas ceux d’usage excessif sur l’orchestration du cerveau en fonction des activités de loisirs virtuels. Or, les observations cliniques de cyberdépendance montrent que celles-ci altèrent le fonctionnement psychosocial chez certains utilisateurs.

Plusieurs études montrent des variations de la taille de certaines aires cérébrales, sans nécessairement s’adresser aux conséquences psychologiques ou sociales pour les jeunes. 

Par exemple, la neuroscientifique Véronique Bohbot souligne des modifications structurelles du cerveau, y compris avec les GPS chez des adultes.

Or, la Stratégie s’adresse surtout aux problèmes de sédentarité et de myopie. On n’aborde que succinctement les aspects du contenu des activités, de l’intimidation et de la cyberdépendance aux réseaux sociaux ou jeux vidéo, ainsi que la cyberpornographie.

Beaucoup de parents ont d’ailleurs démissionné, car ils ne savent plus comment reprendre le contrôle des comportements de leurs jeunes. C’est encore pire dans les familles où les parents ne vivent pas ensemble. 

Certains voudraient que les écoles les aident, mais il n’en reste pas moins qu’une équipe scolaire est limitée en termes d’actions concrètes. La politique aurait pu envoyer un message plus clair.

Une deuxième problématique concerne les écoles. L’usage pédagogique d’un écran est certainement un outil de plus pour stimuler les apprentissages scolaires. Cependant, certains intervenants n’ont pas nécessairement toujours une bonne compréhension des effets indésirables des écrans. 

Par exemple, on a constaté que, et c’est compréhensible dans le contexte des mesures sanitaires, l’usage notamment de dessins animés durant les périodes de récréation et de dîner pour les écoliers. Or, des études ont montré qu’une telle activité perturbait les capacités attentionnelles chez les enfants[4].


Téléphones mobiles en classe 


De plus, on voit aussi que certains enseignants utilisent les téléphones des ados pour donner leur cours, ce qui met une pression supplémentaire sur les parents pour qu’ils cèdent aux demandes de leur jeune pour avoir de tels téléphones. 

Certes, le but d’une telle Stratégie, c’est d’offrir un cadre interministériel qui inspirera chaque ministère. On peut donc espérer que les écoles s’impliqueront, comme elles le font déjà pour d’autres défis sociaux et environnementaux.

La troisième problématique concerne les effets d’un usage précoce. Si le téléphone intelligent s’est imposé dans la vie des familles, les tablettes sont très attractives pour les enfants. 

Une étude montrait qu’un usage de la tablette en bas âge réduisait de 40% le nombre de mots entendus et que chaque demi-heure d’écrans en bas âge compliquait de plus en plus les apprentissages du langage chez les enfants. On sait aussi que les garçons ont besoin de bouger pour se développer sainement, sous peine de difficultés d’apprentissages scolaires. 

La Stratégie québécoise a toutefois privilégié l’expertise des pédiatres, alors que des neuroscientifiques et des psychiatres réclament depuis plusieurs années qu’on attende que l’enfant ait six ans avant de lui permettre d’utiliser une tablette.


Entrevue à venir avec le ministre Carmant 


C’est à la demande de l’aile jeunesse de la CAQ que le ministre Lionel Carmant a mis en œuvre un processus réflexif dès le 10 février 2020 avec la consultation des experts scientifiques et cliniques. Stoppées net par la crise sanitaire, les consultations reprirent le 27 septembre 2021 en impliquant les intervenants. La Stratégie québécoise sur l'utilisation des écrans et la santé des jeunes vient d’être publiée.

Libre Média
reviendra prochainement sur cette politique avec le ministre Lionel Carmant, ainsi que d’autres points touchant la santé et la sécurité des jeunes. 


[1] Statistique Canada, Enquête sur les mesures de la santé – Cycle 5, 2017
[2] https://publications.msss.gouv.qc.ca/msss/document-002078/
[3] Joël Monzée, Neurosciences, psychothérapie et développement affectif de l’enfant, Liber, 2014.
[4] Michel Desmurgets, TVLobotomie, Milot, Paris, 2011.