La défense du français a-t-elle un avenir au Québec?

Le premier ministre du Québec François Legault (au centre) et son épouse Isabelle Brais (à gauche) rencontrent le romancier et membre de l'Académie française Dany Laferrière (à droite) à Paris, le 20 janvier 2019. Photo: Philippe LOPEZ pour l’AFP.

Mardi le 13 février 2024, à 12:00

Selon notre contributeur André Valiquette, l’évolution technologique et le développement à vitesse grand V de l’intelligence artificielle pourraient s’avérer favorables à long terme pour la langue française au Québec. Vers un retournement inattendu?

 

Assisterons-nous à long terme à une «louisianisation» du Québec et à un fort déclin du français? Je ne crois pas que la situation des francophones va mal tourner à long terme, je suis plus optimiste que ça. 

 

Je vous propose une approche différente des dangers de la pression linguistique qui incite à passer à l’anglais et de l’insécurité que cette pression génère chez les francophones, minoritaires au Canada et encore plus en Amérique du Nord. 

 

Je ne veux pas nier les problèmes de la pression linguistique. Il est vrai que pour les décennies qui viennent, il faudra être combatifs pour défendre le français.

 

Cependant, je remarque que chez les souverainistes comme chez les autonomistes, il y a beaucoup d’inquiétude pour le plus long terme. Ce tourment peut miner un combat nécessaire pour les décennies à venir.

 

Finirons-nous par nous fatiguer, par capituler? Endiguerons-nous au moins la progression de l’anglais?

 

J’ai décidé de vous proposer ma façon de voir plus optimiste à l’occasion de la publication d’une entrevue menée par l’essayiste et chroniqueur Mathieu Bock-Côté avec Martin Lemay, ancien député du Parti québécois et auteur de plusieurs ouvrages sur le passé et l’avenir des Canadiens français.

 

Martin Lemay exprime un certain désenchantement pour l’avenir du français malgré la remontée récente du Parti québécois. Essentiellement, il estime qu’il faut être réaliste, que la partie semble perdue pour les francophones; en tout cas, qu’il y a une tendance lourde qui va dans le mauvais sens, notamment en raison de l’immigration.

 

Je crois cependant qu’il faut lever le regard vers un horizon plus lointain où, contre-intuitivement, la situation du français pourrait s’améliorer. 

 

Pourquoi je suis optimiste

 

Les inquiétudes que nous avons aujourd’hui sont produites par la mondialisation du marché du travail et des échanges. Les gens influents, professionnels ou décideurs, ont besoin de parler au moins deux langues. Ils veulent s’entourer d’un écosystème qui leur ressemble.

 

Ces décideurs cherchent donc à créer des environnements bilingues. Les familles francophones sont amenées par osmose à donner plus d’importance à l’enseignement de l’anglais. Leurs petits-enfants seront tentés d’aller complètement vers l’anglais. Voilà la crainte.

 

Et les immigrants sont davantage attirés par la langue commune nord-américaine. Cependant, l’insécurité linguistique pourrait diminuer fortement d’ici 50 ans. Voici donc mon idée toute personnelle: je crois que l’évolution technologique va changer ce rapport de force dans les échanges linguistiques.

 

L’évolution technologique a amené dans le passé des transformations des rapports sociaux ou entre les nations. Le chemin de fer, le téléphone, l’aviation, internet, les réseaux sociaux…

 

Ce que nous pouvons maintenant voir, c’est que la traduction automatisée et l’intelligence artificielle ont fait des bonds de géant depuis 10 ans. Il est permis de penser que dans 50 ans, des gens qui parlent différentes langues se comprendront autour d’une table sans même se rendre compte qu’ils parlent des langues différentes.

 

Ceux qui le désireront pourront se faire implanter l’accès à la traduction automatisée dans les zones du cerveau aptes à traiter ces informations. C’est fou? Non. Des chercheurs dans la mouvance d’entreprises comme Neuralink d’Elon Musk y travaillent déjà.

 

Je ne dis pas que c'est une bonne chose d’avoir un implant. Ce sera un enjeu pour les libertés individuelles. Certains préféreront utiliser des appareils de traduction non invasifs. 

 

Je crois simplement que les barrières linguistiques vont tomber à mesure que la traduction automatisée se perfectionnera.

 

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Voyons maintenant les conséquences. L’avantage économique d’aller vers l’anglais au détriment de sa langue maternelle diminuera de façon importante. 

 

Regardons ce qui se passe actuellement. Pour des familles francophones, rechercher un cégep anglais pour ses enfants, aller à l’université en anglais ou élever ses enfants dans une autre langue à la maison est un investissement, un sacrifice à court terme qui sera compensé dans le futur par une amélioration de l’employabilité et de la position sociale.

 

Ce que je crois, c’est que la rentabilité de cet investissement diminuera. Pour les employeurs, chercher un candidat où la maîtrise de l’anglais est essentielle sera beaucoup moins fréquent. Pourquoi limiter son choix de compétences, si tout le monde se comprend?

 

La langue parlée attirera moins l’attention. Ce sont d’autres qualités qui prendront le dessus.

 

Un nouveau rapport à l’immigration?

 

Le rapport à l’immigration pourra aussi évoluer. L’attraction pour l’anglais jouera un peu moins fort si le marché du travail devient plus neutre sur le plan des choix linguistiques.

 

Ce qui restera de la spécificité francophone en Amérique du Nord, ce sont l’expérience historique, la culture et la littérature, les valeurs et l’art de vivre. Bref, l’essentiel. 

 

Sur ces plans, les Québécois partagent des valeurs communes avec plusieurs autres nations occidentales et n’ont pas à rougir de leurs traits spécifiques. Il y aura une saine compétition entre différentes cultures. 

 

Les minorités linguistiques, dont les francophones du Canada, auront une meilleure position qu’auparavant pour partager leur vision du monde et acquérir de l’influence. Cela se vérifiera également pour d’autres minorités linguistiques ailleurs dans le monde.

 

Une voie nationaliste possible

 

D’accord, mais on fait quoi en attendant? Il faudra faire de la résistance durant plusieurs décennies. J’ai été le coproposeur de la résolution sur l’autonomie votée au Congrès du PCQ de novembre dernier. Elle sera bientôt en ligne avec le nouveau programme de ce parti.

 

C’est la voie du juste milieu. C’est ce que cherchent les Québécois. Elle s’inscrit dans une tradition qui remonte aux débuts de la nation canadienne-française.

 

Est-ce que c’est le PCQ qui saura incarner cette continuité? L’avenir le dira, encore une fois.

 

En attendant, la jeune génération ne se retrouve pas dans le nationalisme référendaire et impuissant du Parti québécois qui veut répondre à la pression linguistique par des mesures principalement coercitives.

 

Le danger, c’est de provoquer des conflits intercommunautaires, la recette parfaite pour la pauvreté et la désolation.

 

Le PQ au pouvoir qui gagnerait son référendum sur la souveraineté ne ferait sans doute pas beaucoup plus pour les législations linguistiques. Il serait confronté aux mêmes enjeux qu’actuellement: possible fuite des investissements, paix sociale, pénurie de main-d’œuvre et relations commerciales à soigner avec ses voisins.

 

Comme l’affirme l’économiste libéral Vincent Geloso, les mesures coercitives ont peu de chances d’atteindre leur objectif. C’est plutôt le chemin détourné de la vitalité économique qui nous mènera à bon port. 

 

Pour un Québec plus attractif 

 

Les immigrants et les jeunes sont attirés par la langue de ceux qui s’enrichissent et progressent dans la pyramide sociale. C’est la base de l’attractivité.

 

La nation québécoise doit être une nation de gagnants. Pour les décennies à venir, c’est la seule façon de vraiment intégrer les immigrants et de ralentir les transferts linguistiques.

 

Il faut libérer les forces vives de l’entrepreneuriat du régime éteignoir du gouvernemaman, un héritage étatiste de la Révolution tranquille. 

 

Ce n’est pas la CAQ qui montre la bonne voie actuellement, avec son capitalisme de copinage et ses lois pointilleuses qui alimentent le ressentiment linguistique.

 

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Le PCQ garde donc le cap sur un nationalisme modéré. C’est l’audace et le réalisme de ses propositions économiques et bientôt en éducation qui pourraient attirer l’attention des Québécois.

 

Sur le plan linguistique, il devrait mener ce combat de résistance, sans jeter de l’huile sur le feu, mais sans naïveté. Un nationalisme ouvert, volontariste, fier et coopératif.

 

Comme minorité linguistique, nous devons durer, ne pas reculer, obtenir des gains, en attendant que la situation linguistique se retourne naturellement à notre avantage.

 

Soyons confiants: les Québécois bénéficieront sans doute d’une conjoncture favorable pour le long terme, comme beaucoup d’autres petites nations. C’est un pari.