Selon Patrick Aboussouan, ingénieur-informaticien d’origine libanaise, il est urgent d’attaquer le problème du déclin du français à la source en établissant une véritable politique de natalité accompagnée de programmes incitatifs.
Les résultats du Recensement de la population de 2021 confirment une tendance lourde: l’usage du français au Québec décline lentement, mais sûrement[1].
Le premier ministre du Québec, M. François Legault, a ciblé la protection du français comme l’une des priorités de son deuxième mandat, mais les initiatives entreprises par son gouvernement pour freiner le phénomène comportent de sérieuses lacunes.
Les Québécois «de souche» bientôt minoritaires
Depuis 2013, le nombre de naissances au Québec démontre une tendance générale à la baisse. Or, pour assurer sa prospérité économique, le Québec n’a d’autre choix que de recourir à l’immigration. Mais avec l’indice de fécondité actuel — 1,58 enfant par femme — et les taux actuels d’immigration, les Québécois d’ascendance canadienne-française deviendraient minoritaires dans la province d’ici 2042[2].
Par conséquent, il est primordial d’attaquer le problème à la source en établissant une véritable politique de natalité accompagnée de programmes incitatifs sociaux et fiscaux.
Déclin du poids démographique du Québec
Pour faire face à la pénurie de main-d’œuvre, le gouvernement Trudeau a annoncé récemment qu’il fixait dorénavant la cible canadienne à 500 000 nouveaux arrivants par année.
François Legault, quant à lui, a soutenu qu’il serait «suicidaire» d’accueillir plus de 50 000 immigrants par an au Québec, à peine 10% de la cible canadienne, «tant qu’on n’aura pas stoppé le déclin du français».
Or, au début des années 1970, les Québécois constituaient 28% de la population canadienne. Ce poids régresse depuis 50 ans. En 2022, ils ne représentaient plus que 22,3%. Si le Québec maintient son seuil à 50 000, sa proportion démographique atteindra 18% dans 25 ans[3].
Pour conserver son poids démographique actuel au Canada, et donc son pouvoir politique à la Chambre des communes, le Québec devrait accueillir 111 500 immigrants par année, plus du double de la cible fixée par M. Legault[4]. Sinon, les conséquences politiques seraient regrettables[5].
Le professeur de sociologie Jean-Pierre Corbeil craint que l’écart démographique croissant entre le Québec et le reste du Canada ne remette en question la dualité linguistique du Canada et n’entraîne des revendications d’autres groupes linguistiques minoritaires.
Par conséquent, il serait contre-productif de limiter les seuils d’immigration en attendant de freiner le déclin du français. Le retard démographique avec le reste du Canada serait impossible à combler.
Au contraire, il faudrait s’attaquer au déclin du français tout en augmentant le nombre d’immigrants, avec les mesures qui s’imposent: francisation, infrastructures, logement, écoles, garderies, soins médicaux, etc. Il s’agit d’un défi colossal, mais avons-nous le choix?
Un programme de francisation des immigrants inefficace
La question de la langue d’enseignement pour les enfants d’immigrants a été résolue grâce à la Loi 101 adoptée en 1977. En revanche, les mesures pour améliorer la sélection et la francisation des immigrants adultes en étaient absentes.
La connaissance du français est un critère important dans la sélection des immigrants permanents, mais l’offre facultative de cours de francisation de 350 heures ne suffit pas pour apprendre une nouvelle langue.
À titre de comparaison, l’Institut américain du service extérieur estime qu’un anglophone qui souhaite atteindre le niveau de compétences professionnelles minimums en français devra suivre environ 700 heures de cours.
En décembre 2015, j’ai participé au parrainage d’une famille de réfugiés syriens. Aujourd’hui, les enfants sont bien intégrés, mais les parents maîtrisent à peine le français. Ils peuvent, certes, mener une conversation de base, mais ils ne peuvent ni le lire facilement ni l’écrire. Le père avait été formé en gestion hôtelière, la mère en comptabilité. Leurs lacunes linguistiques les confinent dans des emplois mal rémunérés, bien en deçà de leur potentiel. Les cours de français suivis à leur arrivée ne se sont pas avérés d’une grande utilité.
Le Rapport du Vérificateur général du Québec de 2017 confirme cette observation: «La vaste majorité des participants aux cours de français du ministère n’ont pas atteint le seuil d’autonomie langagière visé[6].»
Étant donné l’enjeu, tous les moyens possibles devraient être mobilisés pour faciliter l’intégration et la francisation massives des immigrants: priorité aux immigrants francophones, réforme des programmes de francisation, cours obligatoires d’une durée de 700 heures minimum, embauche et formation de professeurs qualifiés, développement de didacticiels, tests linguistiques, politiques fiscales incitatives, etc.
La qualité du français: un danger à court terme
La qualité du français parlé et écrit par les francophones constitue la plus grande menace à court terme, et celle-ci n’émane ni des anglophones ni des allophones, mais des francophones eux-mêmes.
Dans mon milieu professionnel, je constate que la majorité de mes collègues francophones est incapable de rédiger un courriel ou un texte proprement structuré, dépourvu de fautes de grammaire, de syntaxe, d’orthographe ou de conjugaison. Les conversations et les textes regorgent de termes tels que roadmap, scope, deadlines, meetings, challenges, gaps, leverage, know-how, alors que des mots français équivalents tout aussi expressifs existent.
Nombreux sont les journalistes et animateurs de radio et de télévision qui ne maîtrisent pas l’usage des pronoms relatifs, l’accord du participe passé ou la conjugaison des verbes. Il n’est pas rare de relever des fautes grossières de français dans les articles de nos principaux médias, censés pourtant être les modèles d’une langue bien écrite.
Comment en sommes-nous arrivés là?
La qualité du français à l’école est mesurée notamment par l’épreuve uniforme de français de la cinquième secondaire. Or, une réussite à cette épreuve ne certifie en aucun cas que la personne le parle et l’écrit correctement.
À ce propos, Suzanne-Geneviève Chartrand, spécialiste en didactique du français, enseignante à la retraite et porte-parole des forums Parlons éducation, qualifie cette épreuve de «passoire et de fumisterie».
En 2021, une enquête a été réalisée auprès de 22 000 cégépiens répartis dans 43 cégeps[7] dans le cadre du Chantier sur la réussite en enseignement supérieur financé par le ministère de l’Enseignement supérieur[8]. Elle démontre que plus de la moitié des élèves a besoin d’aide pour rédiger sans fautes, comprendre ou analyser des textes variés.
Selon les journalistes Louise Leduc et Marie-Ève Morasse, moins de 60% des futurs enseignants réussissent du premier coup leur examen obligatoire de français pour obtenir leur brevet d’enseignement. De plus, entre un tiers et la moitié des étudiants admis au programme de journalisme de l’UQAM doivent suivre un cours de français, selon l’ancien directeur du programme, Jean-Hugues Roy.
Tout cela démontre l’échec monumental de l’enseignement du français au Québec. Nous devrions revenir aux méthodes traditionnelles éprouvées, tout en les adaptant à la réalité numérique du XXIe siècle: incitation à la lecture, dictée, conjugaison, analyse logique de la phrase, composition, structure d’un texte, etc.
J’exprimais récemment mon inquiétude à un collègue. Sa réponse m’a sidéré: «Mais où est le problème? L’important est de se faire comprendre.»
Pour les cégépiens Zoé Lamontagne, Raffaëlle Marini-Lafond et Matthis Roberge, la survie du français au Québec nécessite une masse critique de francophones qui maîtrisent, respectent et aiment leur langue, ainsi qu’une dynamique qui suscite l’intérêt et la motivation pour la langue française. Les lois seules ne suffiront pas.
À lire aussi: Recul du français, est-ce trop tard pour agir?
Le ministre de l’Éducation, M. Bernard Drainville, a récemment annoncé sa réforme de l’éducation en reconnaissant les lacunes de l’enseignement du français, mais il ne propose aucune mesure concrète pour y remédier. Paradoxalement, il a demandé aux universités de ne pas ralentir la formation des futurs professeurs qui échouent au test de français. Ce que, fort heureusement, les universités ont catégoriquement rejeté.
Le ministre de la Langue française, M. Jean-François Roberge, a annoncé la création d’un groupe d’action pour l’avenir de la langue française. Ce groupe, composé de six ministres, rencontrera des experts et des citoyens pour élaborer un plan d’action qui sera déposé à l’automne.
Le gouvernement Legault semble donc avoir pris acte de la piètre qualité du français au Québec, mais certains ministres clés pour l’intégration des immigrants brillent par leur absence.
Un défi complexe nécessitant une approche globale
Le déclin de la langue française au Québec reflète une problématique multifactorielle complexe. Les initiatives amorcées par le gouvernement Legault n’attaquent pas le problème dans sa globalité. Pourtant, tout est lié: si l’on néglige un aspect de l’ensemble, le tout sera voué à l’échec.
Commençons par définir, collectivement, la vision du Québec de demain. À quelle société aspirons-nous sur le plan linguistique? Pourquoi la préservation du français nous importe-t-elle autant? Sommes-nous prêts à la défendre coûte que coûte?
Quel poids démographique et, surtout, quel pouvoir politique souhaitons-nous conserver au sein de la Confédération canadienne? Quelle place devons-nous accorder à l’anglais langue seconde, outil indispensable pour rayonner à l’échelle canadienne et internationale ? Comment devrions-nous accommoder notre importante minorité anglophone?
Sur cette base seulement serons-nous en mesure d’établir un plan stratégique et de nous fixer des objectifs mesurables, avec indicateurs à l’appui, pour les 5, 10, 20, 30 prochaines années?
Les mesures devront suivre sur tous les plans: définition d’une politique de natalité, détermination de cibles stratégiques d’immigration, réforme de notre système d’éducation, refonte des programmes d’enseignement du français, formation des enseignants, campagnes de sensibilisation à l’excellence en français, réforme des programmes de sélection, d’intégration et de francisation des immigrants, développement des infrastructures, construction de logements, d’écoles et de garderies, réforme du système de santé, mesures incitatives fiscales, etc.
Bref, il s’agit d’un projet collectif qui devra cibler tous les pans de la société.
Le défi est de taille et cela nécessitera des efforts et des investissements colossaux. Il ne peut y avoir de demi-mesures. Autrement, nous assisterons, à court terme, à la dégradation de la langue française et, à plus long terme, à l’assimilation culturelle et linguistique progressive du Québec par son environnement anglophone, telle une tasse de café chaud laissée à l’air libre: sans apport suffisant d’énergie, sa température finit par s’homogénéiser avec celle du milieu ambiant. C’est la loi de l’entropie.
[1] Statistiques Canada (2021). https://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2021/rt-td/language-langue-fra.cfm
[2] Gaudreault C. (22 octobre 2019). The impact of immigration on local ethnic groups’ demographic representativeness: The case study of ethnic French Canadians in Quebec, Nations and Nationalism.
[3] Ce scénario de projection a été réalisé en 2020 par Statistique Canada à la demande de La Presse
[4] Ces chiffres pourront être révisés à la baisse en fonction du succès de la politique de natalité suggérée ci-dessus.
[5] Le redécoupage des circonscriptions fédérales en 2015 a entraîné l’ajout de seulement 3 nouveaux sièges au Québec, contre 6 à la Colombie-Britannique, 6 à l’Alberta et 15 à l’Ontario.
[6] Vérificateur général du Québec (automne 2017). Audit de performance — Francisation des personnes immigrantes. Rapport à l’Assemblée nationale pour l’année 2017-2018.
[7] Collège d’enseignement général et professionnel. L’équivalent québécois du lycée.
[8] ÉCOBES, CRISPESH, IRIPII & Fédération des cégeps (octobre 2022). Enquête sur la réussite à l’enseignement collégial. enquetereussite-rapportgeneralpopab-oct2022.pdf













