La série d’empoisonnement d’écolières qui secoue actuellement l’Iran est-elle liée de près ou de loin au mouvement de contestation? Si oui, comment? Libre Média fait le point avec Amélie Chelly, docteure en sociologie et spécialiste de l’Iran.
Mardi soir, le ministère iranien de l'Intérieur a annoncé que la série d’empoisonnement d’écolières serait due à la diffusion de «certaines substances stimulantes» par une équipe de quatre personnes, dont trois ayant été impliquées dans le mouvement de contestation.
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À cette occasion, Majid Mirahmadi, ministre de l'Intérieur, est apparu à la télévision d’État pour annoncer l'arrestation de ces individus.
Selon le site China.org.cn, portail du gouvernement chinois en France, ces individus auraient «des relations et des contacts avec des médias étrangers hostiles» ayant joué «un rôle important dans les émeutes et la guerre hybride contre l'Iran».
Cet entretien a été réalisé quelques heures avant les annonces du ministère de l'Intérieur iranien.
Alexis Brunet: Les élèves d'une soixante d'écoles pour filles ont été victimes d’empoisonnement par gaz toxique en Iran. Qui peut être à l'origine de ces empoisonnements?
Amélie Chelly: «Il y a une organisation qui s'appelle Nakhsa. Son nom signifie "les forces spontanées des pays islamiques". Elle est encore plus extrémiste que le régime, mais recoupe sur certains points les intérêts de ce dernier. En Iran, beaucoup de gens pensent donc qu'elle peut être à l'origine de ces empoisonnements.
Beaucoup d'Iraniens pensent aussi que ça peut être un autre groupe qui s'appelle Fedayian e Velayat. Ce groupe est extrémiste au point d'être contre l'éducation des filles. Je souligne que même les franges les plus radicales du pouvoir – lesquelles veulent réprimer les milieux féminins car c'est de là que sont parties les manifestations – ne sont pas, en soi, contre l'éducation des femmes. Or, ce second groupe considère, lui, l'éducation des femmes comme illicite islamiquement parlant.»
Une conjonction d'intérêts entre ces groupes et un gouvernement qui veut la fin d'élans protestataires ayant émergé au départ de milieux féminins n'est pas à exclure.
-Amélie Chelly
Ces groupes sont-ils soutenus par le gouvernement? Et si oui, quel intérêt aurait-il à laisser agir des organisations qui ternissent encore plus son image dans le monde?
Amélie Chelly: «Même si on ne sait pas ce qui se passe dans les coulisses, l’État iranien ne revendique absolument pas ces empoisonnements. Cependant, une conjonction d'intérêts entre ces groupes et un gouvernement qui veut la fin d'élans protestataires ayant émergé au départ de milieux féminins n'est pas à exclure.

Amélie Chelly
Car si les élans de protestation se sont étendus à l'ensemble des Iraniens pour des revendications économiques et politiques, le point de départ a bien été une question de mœurs, celle du voile.»
Les manifestations étaient très fortes il y a encore quatre mois, pourquoi se sont-elles taries?
Amélie Chelly: «Le gouvernement d'Ebrahim Raïssi étant conservateur, sa réaction a été la répression. Si le gouvernement avait été modéré, cette répression aurait été accompagnée d'élans négociateurs.
Étant donné que depuis 2021, il y a eu un retour sur scène du discours conservateur, non seulement en termes de votes mais aussi en termes de mentalité, il s'agissait de ne pas perdre la face.
Le point de départ des manifestations était une question de voile, l'un des symboles sacrés de la République islamique. Sur ce point, même un régime modéré n'aurait pas pu revenir, mais il aurait pu assouplir les choses. N'oublions pas que sous Hassan Rohani [président de 2013 à 2021, ndlr] la préfecture de Téhéran s'était à un moment donné posé la question de la "régularisation du mauvais port du voile".
A Téhéran, surtout dans le nord de la ville, les femmes portent très mal leur voile. Étant donné qu'on ne peut pas toutes les sanctionner pour ça quand elles sont nombreuses, la question avait été posée.
Avec le retour des conservateurs au pouvoir depuis 2021, on est entré dans un durcissement visible et manifeste de la question des mœurs. Ce n'était donc pas possible d'envisager qu'il n'y ait pas une réponse de l'ordre de la répression.»
Une grande majorité d'Iraniens serait pour que ce régime ne soit plus là, mais cela passe par des réalités que certains d’entre eux ne peuvent pas se permettre.
-Amélie Chelly
Dans ces pages en octobre dernier, vous disiez que c'était avec la mort de Michael Jackson que les manifestations de 2009 s'étaient éteintes. Y'a-t-il eu un phénomène similaire cette année?
Amélie Chelly: «Avec la coupe du monde de football, il y a eu une sorte de division de la population. D'un côté l'opposition radicale, souhaitant par exemple ne pas chanter l'hymne national, souhaitant boycotter l'équipe jouant pour la République islamique. De l'autre, ceux qui sans soutenir leur régime, ne souhaitaient pas nier l'existence de cette équipe.
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Cependant, ce n'est pas comparable avec la médiatisation qui a suivi la mort de Michael Jackson, car ce débat autour de l'équipe de football iranienne est resté national. Ce qui a freiné les manifestations, c'est plutôt l'épuisement sur le long terme.
La répression a épuisé les élans contestataires, surtout avec la phase de condamnation à mort de manifestants.»
Justement, que reste-t-il de ces élans contestataires?
Amélie Chelly: «C'est beaucoup plus en dents de scie, ça perd en intensité et en ce moment, on assiste même à des vagues de suicide liées à l'inflation. Celle-ci est encore plus forte qu'en octobre, au point que les foyers n'arrivent plus à s'en sortir économiquement.
D'ailleurs, on ne fait même plus d'enfants en Iran, du moins moins qu'en France. Sur les réseaux sociaux, on voit des personnes qui préviennent qui disent "voilà, je vais me suicider", et certaines vont jusqu'au bout! C'est assez médiatisé sur les réseaux sociaux en Iran.»
Pourtant, il semble que le régime ait desserré son emprise au niveau des mœurs. Si c'est vrai, n'est-ce pas la meilleure façon de rester au pouvoir?
Amélie Chelly: «En 2009, la réélection de Mahmoud Ahmadinejad a été absolument inattendue. Tout le monde allait voter en montrant son bulletin en faveur de Mir Hossein Moussavi, le candidat réformateur. Cela a très fortement énervé les gens de l'opposition radicale.
Dans leur esprit, voter pour un réformateur n'allait que différer la chute du régime car ça allait le rendre supportable. Du point de vue de l'opposition radicale, tant que le régime est là, ça reste en effet un échec.
D'ailleurs, il y a énormément de spécialistes et de journalistes qui n'interviennent plus dans les médias parce qu'ils sont harcelés par l'opposition.
Il suffit de dire des réalités telles que "la condition féminine iranienne est quand même plus enviable que la condition féminine afghane", ou que tous les Iraniens ne sont pas forcément pour une intervention étrangère –notamment américaine – pour être menacé et insulté par des membres de l'opposition. L'opposition prendra toujours des assouplissements pour un échec.»
Mais vous qui êtes sociologue, que préfère l'Iranien lambda? Une République islamique plus souple ou le renversement des mollahs?
Amélie Chelly: «Dans l'absolu, une grande majorité d'Iraniens serait pour que ce régime ne soit plus là, mais cela passe par des réalités que certains d’entre eux ne peuvent pas se permettre.
Quelqu'un qui a assez d'argent pour se dire "une révolution, ça coûte du sang et de l'argent mais ce n'est pas grave, j'ai les moyens pour partir vivre en Norvège" va être beaucoup plus enclin à dire "je veux coûte que coûte la chute de ce régime et je vais mettre toute mon énergie pour y contribuer".
Quelqu'un qui n'a pas les moyens de prendre ses cliques et ses claques pour s'installer en Europe va peut-être se résoudre à se dire que ce n'est pas plus mal que le régime s'assouplisse, de sorte à permettre la vie, même si ce n'est pas la vie idéale.
Cela représente une très large partie de la population iranienne. D'ailleurs, c'est la comparaison qu'on peut faire entre les manifestations de 2009 et celles de 2017. Dans les premières, on avait souvent une jeunesse de la classe moyenne haute qui pouvait se permettre d'aller vivre en Europe en cas de menace.
Dans les secondes, c’étaient des revendications absolument économiques. L'économie iranienne paraissait confisquée au profit de l'expansion de l'idéologie islamique en dehors de l'Iran. Il s'agissait donc de rendre l'Iran vivable.»












