Urgence énergétique en France: le grand retour du nucléaire?

Le projet de réacteur sous pression européen (EPR) face à la mer sur son chantier de construction. Photo: Charly Triballeau pour l’AFP.

Lundi le 11 juillet 2022, à 12:05

Au pays de Marie Curie, la question du nucléaire suscite des débats atomiques… Car devant les impacts du conflit en Ukraine, la France pourrait entrer en récession faute d’énergie pour alimenter ses usines. 

 
En annonçant, lors de son discours d'investiture le mercredi 6 juillet, la nationalisation totale d’Électricité de France (EFD), la Première ministre Élisabeth Borne a suscité l'ire de l'opposition. 
 
«La situation financière est dramatique, ça ne sert à rien», s'est alarmée Marine Le Pen, présidente du groupe du Rassemblement national à l'Assemblée, principal parti de droite. 

«On verra si c'est une nationalisation des pertes quand il y a eu nationalisation des profits» a quant à lui lancé François Ruffin, député de La France insoumise, principal parti de gauche.
 

Autonomie: le réveil du conflit en Ukraine  

 

De son côté, Bruno Le Maire, fidèle ministre de l'économie reconduit, s'est voulu rassurant: «l'indépendance énergétique n'a pas de prix et la guerre en Ukraine nous a montré que dépendre du gaz et du pétrole russes est la pire des idées qu'on puisse avoir».
 
Dimanche, le ministre était plus alarmant: «préparons-nous à la coupure totale de gaz russe, c'est aujourd'hui l'option la plus probable», a-t-il carrément lâché. 
 
Cet hiver, des millions de Français seront-ils emmitouflés dans des couvertures superposées dans leurs appartements? L’hypothèse est à moitié sérieuse. La fraîcheur des hivers français a peu à voir avec celle du Québec, certes, mais le mercure peut y passer sous la barre du zéro. 
 
Tombé en disgrâce au cours des dernières décennies, le nucléaire est redevenu à la mode depuis quelques années. Dans l'Hexagone, 69% de l'électricité est toujours produite à partir de cette énergie.

Dans la foulée, le président Macron a annoncé vouloir faire construire dix nouveaux réacteurs nucléaires d'ici 2050, mais la prochaine centrale est prévue par le programme de Macron pour... 2037. 

D'ici là, une partie des Français pourrait donc être contrainte de vivre dans une précarité énergétique. 
 
La France achetait la grande majorité de son gaz à la Russie. Pour l'acheter à d'autres pays, ce sont des investissements qui se font sur une décennie. 
 
N'ayant pas de plan de secours pour ses livraisons de gaz, elle pourrait voir une partie de son industrie s'arrêter. 
 

Nouvel âge d'or du fleuron français? 

 

Déjà détenue à 84 % par l’État, EDF pourrait donc être nationalisée totalement, comme c'était déjà le cas auparavant. Ce projet coûterait aux alentours de 5 milliards d'euros. La radioactivité sera-t-elle le grand vainqueur de cette annonce? 
 
«Il faut décider d'une stratégie. Sans majorité absolue à l'Assemblée, le nucléaire, oui, si le gouvernement arrive à mettre le parti Les Républicains et les communistes de son côté. Par contre, que fait-on du reste, l'hydraulique, notamment?», s’interroge Thierry Bros, professeur à Sciences po Paris et spécialiste de l'énergie. 
 
«Pour faire une transition énergétique réussie, il faut donner un mandat clair sur les trente prochaines années, il ne faut pas de la gribouille énergétique et changer de plan tous les quatre matins», tacle-t-il auprès de Libre Média. 
 
«Passer de 84% à 100%, ce n'est pas grand-chose, ça permet juste à l’État d'être seul maître à bord. A partir de là, soit vous faites un grand plan, et vous avez une chance que ça fonctionne. Soit vous n'en faites pas, et vous êtes sûr que ça ne fonctionnera pas. Le gouvernement doit décider combien il veut de centrales à l'horizon 2050.»
 
«Le gouvernement doit déterminer quelle sera la vraie demande énergétique, prévoir un plan et s'y tenir. Si à chaque nouvelle majorité, à chaque élection, on change de cap –comme on le fait d'ailleurs très souvent à Bruxelles–, on n'y arrivera pas». 
 
Depuis cinq ans, le président Macron a habitué les Français à de grandes annonces non suivies d'effet. Outre la nécessité d'une vraie cohérence, cette fois, encore faut-il que ce projet soit adopté par l'Assemblée nationale, où il ne dispose plus de la majorité absolue. 
 

Multiplication des scénarios

 
«Si l'Assemblée dit qu'elle veut 3, 4, 10 ou 30 réacteurs nucléaires, et qu’on donne ce mandat au nouveau président d'EDF, très bien. Si on commence à dire qu'on va réfléchir, ça sera difficile.»
 
«Ça fait 20 ans qu'on fait des scénarios sur la transition énergétique. Le scénario, c'est juste le cache-sexe de l'incompétence de l'analyste. L'analyste peut vous dire qu’il a fait 3 scénarios et de choisir celui qui vous plaît! Ce n'est pas sérieux», constate Thierry Bros. 
 
Mais alors, que faut-il faire? «Pour commencer, il faut imaginer quelle sera la demande énergétique en France en 2050. Je prends un exemple très simple. Si vous voulez arrêter la vente de voitures thermiques, comme annoncé pour 2035, il faut, pour la France seulement, prévoir une demi-centrale nucléaire en fonctionnement en plus chaque année. On peut être contre, mais encore une fois, au gouvernement de prendre une décision. Gouverner, c'est prévoir et décider». 
 
Le numéro d'équilibriste du «en même temps» du président Macron, selon sa propre formule, s'irradiera-t-il dans les rayons du nucléaire? 
 
En attendant, l'urgence énergétique se fait pressante. Sans énergie pour alimenter ses usines, la France pourrait entrer en récession. Le scénario du pire serait la relance des centrales à charbon, une calamité pour les poumons des Français. 
 
Reste le problème des déchets nucléaires. Quid de la fusion (qui ne produit pas de déchets de haute activité à vie longue)? À l'heure actuelle, la recherche, en France, est quasiment à l'arrêt...