Quels impacts le décès de la Reine Elizabeth II aura-t-il au Canada et dans les autres pays du Commonwealth? Le politologue Marc Chevrier livre son analyse à Libre Média.
«Au Québec, serons-nous des spectateurs qui regardent passer le train, ou voudrons-nous être un wagon qui s’accroche à la locomotive?», demande Marc Chevrier en entrevue.
Professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal, il estime qu’il est loin d’être impossible que le décès de la Reine Elizabeth crée une vague de remise en question de la monarchie au Canada, y compris au Québec, bien sûr, où cette institution fait l’objet d’un certain rejet de la part du mouvement nationaliste.
Australie, Caraïbes, Canada…
Cette vague est d’autant plus probable que Charles III, le successeur de la défunte souveraine qui incarnait la permanence et la stabilité, ne pourra sans doute jamais égaler sa popularité.
La mort de la Reine pourrait aussi, voire surtout motiver des pays du Commonwealth comme l’Australie à laisser tomber enfin la monarchie, où un courant républicain fait de plus en plus ressentir son influence.
En mai dernier, le gouvernement australien a désigné un «ministre délégué pour la République» en anticipant sa possible sortie de la monarchie britannique.
Par «effet de contamination», le mouvement pourrait prendre de l’ampleur en Océanie et même dans les Caraïbes, où plusieurs petits pays comme la Jamaïque et le Belize aspirent eux aussi à s’affranchir de ce système colonial.
«Au Canada, il se peut que la contestation de la monarchie ne soit pas frontale, mais graduelle. Chose certaine, ce qui va se passer en Australie et ailleurs risque de forcer le Canada à se poser des questions dans un pays d’immigration où les nouveaux arrivants n’ont pas de grand sentiment d’appartenance envers la monarchie britannique», analyse le politologue et juriste.
La question du régime ignorée
Dans le contexte actuel marqué par un certain désenchantement, Marc Chevrier craint toutefois que le Québec reste «à la remorque» des autres pays et même du Canada, malgré les liens censés unir les Canadiens anglais à la Couronne pour des raisons évidentes de filiation.
Cette situation placerait à nouveau le Québec dans une situation précaire, obligé de suivre la parade plutôt que d’agir dans le sens de son autodétermination.
«Ou bien le Québec réussit à se penser comme république en affirmant son propre sens de la liberté et du bien commun, ou bien il laisse le Canada être la république dans laquelle le Québec ne serait qu’une portion: voilà l’enjeu», avertit l’auteur de livres remarqués comme L’Empire en marche (Presses de l’Université Laval, 2019).
Dans l’ensemble, Marc Chevrier déplore le peu d’intérêt que suscite «la question du régime» au Québec, pourtant essentielle pour l’avenir de son peuple.
En effet, la forme d’un État influence la manière dont peut se concevoir un peuple et se projeter dans l’avenir. L’architecture institutionnelle propre à un régime politique reflète une certaine vision du monde et de la vie en société.
À lire aussi: Le pape François au Canada: un périple «woke»?
«La CAQ n’a jamais pris au sérieux la question du régime. Le gouvernement Legault ne veut pas en faire un sujet. […] Le gouvernement agit dans ce dossier quand il sent que ces questions peuvent être une source d’embêtement juridique», précise notre interlocuteur.
Débat à venir sur le serment d’allégeance
En juin de l’an dernier, Québec a fait adopter son projet de loi sur la dévolution de la Couronne pour empêcher qu’un blocage institutionnel ne survienne après le décès de la Reine. Sans cette loi, les députés auraient pu avoir à prêter serment au nouveau souverain durant leur mandat.
Mais après le scrutin provincial du 3 octobre, les députés élus devront prêter serment au roi Charles III, ce qui pourrait être l’occasion pour certains d’entre eux de s’opposer à ce rite de passage et de remettre en question l’institution qui en est à l’origine.
Mais encore une fois, Marc Chevrier craint que la classe politique se contente de demander l’abolition du serment d’allégeance comme tel, sans initier ni approfondir la réflexion qui devrait être tenue par les Québécois sur leur appartenance à l’Empire britannique.
À lire aussi: Les patriotes, le rêve toujours vivant d’une république québécoise
Selon lui, la couverture médiatique des événements entourant la monarchie et le statut du Québec reste généralement en surface, loin du «travail pédagogique» qui devrait servir à orienter les Québécois dans ce débat.
«Au Québec, on s’en est surtout tenu à réduire la liturgie monarchique. On a voulu cacher la monarchie sans faire le nécessaire pour en sortir. Dans les années 1960, on a aboli des cérémonies présidées par le lieutenant-gouverneur et la lecture du discours du Trône», rappelle le politologue, pour qui il reste donc beaucoup à faire.
La vague républicaine frappera-t-elle d’abord le loyaliste Canada anglais avant même le Québec? Compte tenu du manque de volonté et de profondeur de la classe politique et médiatique dans ce dossier, Marc Chevrier croit qu’il s’agit d’une possibilité.
«Au Québec, le républicanisme est une tradition oubliée dont les références ont été marginalisées», conclut l’auteur de La République québécoise (Boréal, 2012).













