L’avenir du français est revenu au-devant de la scène avec l’adoption de la loi 96 par le gouvernement Legault. Une mesure efficace pour défendre la langue de Molière? Le politologue Christian Dufour se prononce.
Entretien sur l’avenir du Québec français avec Christian Dufour, politologue et auteur de plusieurs livres.
Simon Leduc: Pensez-vous que l’utilisation de la clause dérogatoire et l’obligation des immigrants de recevoir des services publics en français six mois après leur arrivée accordent des pouvoirs démesurés au gouvernement?
Christian Dufour: «Après six mois, les fonctionnaires devront communiquer aux immigrants en français. Il y a en certains qui trouvent cette mesure abusive, car le délai de six mois n’est pas assez long pour que les nouveaux arrivants puissent apprendre la langue de Molière. Il ne faut pas oublier que les immigrants viennent s’installer dans une société exceptionnellement choyée et tolérante sur le plan planétaire. C’est un privilège de pouvoir immigrer au Québec.
Selon moi, c’est un service à leur rendre de leur dire clairement que l’apprentissage accéléré du français n’est pas un choix, mais c’est une condition incontournable du privilège qu’ils ont de pouvoir s’installer dans la Belle Province. On leur demande essentiellement de faire de vrais efforts pour bien apprendre notre langue.
Il faut être clair: on ne va jamais refuser de donner un service à un immigrant simplement parce que son français est déficient, mais il faut être capable d'affirmer haut et fort dès le début la norme québécoise. De plus, les immigrants sont des gens résilients et ils seront en mesure de bien s’adapter à la société d’accueil.
La clause dérogatoire est utilisée pour soustraire la loi 96 à certains articles de la Charte canadienne des droits et libertés. Je trouve que c’est dommage que Québec doive faire cela.
Cependant, il faut être réaliste. Je crois que le Québec doit protéger ses législations linguistiques et identitaires contre l’idéologie multiculturelle tous azimuts qui règne au Canada. Cette dernière va à l’encontre de l’identité québécoise. Il faut se rappeler que la clause dérogatoire est totalement légale sur le plan constitutionnel.
Elle a été une des conditions de l’adoption de la constitution de 1982, que le Québec n’a jamais signée. Je défends son utilisation préventive dans le cas ou une loi du Québec serait menacée d’être charcutée par les tribunaux, en tenant compte des décisions antérieures.»
Pensez-vous que le fait français est en péril au Québec?
Christian Dufour: «Tout d’abord, je dois dire que la déclaration de François Legault concernant la louisianisation du Québec est mélodramatique. Notre peuple n’a jamais quitté le territoire qu’on occupe depuis 400 ans et on est majoritaire.
Alors, ce n’est pas la même dynamique que les Franco-américains et des Franco-Ontariens. Cependant, le français est fragile au Québec, c’est une évidence. Il y a des tendances lourdes qui jouent en défaveur de la langue de Molière. Il y a un dossier qu’il faut gérer de façon très réaliste, c’est l’immigration, car c’est un élément très complexe.
Alors, ce n’est pas la même dynamique que les Franco-américains et des Franco-Ontariens. Cependant, le français est fragile au Québec, c’est une évidence. Il y a des tendances lourdes qui jouent en défaveur de la langue de Molière. Il y a un dossier qu’il faut gérer de façon très réaliste, c’est l’immigration, car c’est un élément très complexe.
L’une des fiertés du Québec moderne est d’avoir bien intégré un nombre important d’immigrants depuis le début de la Révolution tranquille. Il faut reconnaître que le Canada a sombré dans un multiculturalisme délirant où il veut accueillir 500 000 personnes par année.
Dans ce contexte, le maintien du fait français au Québec n’est pas évident, car il faut composer avec le Canada multiculturel sans limites.
C’est dans cette optique que le Québec doit négocier avec Ottawa pour moderniser les accords Québec-Canada de 1991. Il faut que cette entente soit modifiée pour tenir compte du fait que la majorité des immigrants a tendance à éviter les canaux officiels.
Le nombre de travailleurs temporaires est plus élevé que le nombre d’immigrants normal. Concernant le chemin Roxham, il y a 30 000 immigrants illégaux qui traversent la frontière chaque année au rythme actuel. Alors, je crois que M. Legault devrait faire savoir à Justin Trudeau que le Québec existe et qu’on est une société distincte francophone. Le Canada, dans sa politique d’immigration, doit en tenir compte.
Il faudrait moderniser de façon concrète l’immigration des travailleurs temporaires. Cela représente un gros problème pour la Belle Province, car elle a peu de contrôle là-dessus. Québec devrait négocier avec Ottawa pour obtenir le contrôle de cette immigration.
Concernant l’infâme chemin Roxham, c’est aberrant de constater que le Canada tolère une telle chose. Dans ce dossier, on peut constater la dérive multiculturaliste d’Ottawa. Il n’y a pas un autre pays qui tolérerait une telle situation. La position du fédéral dans ce cas représente un manque flagrant de respect envers la nation québécoise.
Le gouvernement du Québec doit donc prioriser l’actualisation de cet accord avec Ottawa. Il ne faut pas prendre pour acquis que le déclin du français est inéluctable et que le fédéral va toujours s’opposer aux revendications québécoises. Je suis pour le fait qu’on exerce le pouvoir québécois au sein du Canada dans ces dossiers d’une grande importance comme l’immigration.
Contrairement aux prétentions des souverainistes, la souveraineté n’est pas la seule solution pour protéger le français au Québec. De toute façon, l’indépendance ne se réalisera pas à court terme. Alors, le Québec doit défendre ses intérêts à l’intérieur de l’ensemble canadien.»
Est-ce que la loi 96 sera efficace pour défendre le fait français au Québec?
Christian Dufour: «J’estime que cette législation a été affaiblie par le manque d’audace du premier ministre Legault, qui a refusé de lui donner un moteur en imposant la loi 101 au Cégep. Toutefois, il y avait un consensus très large là-dessus au sein de l’opinion publique francophone. C’est une erreur de ne pas avoir ajouté cette idée porteuse à la loi 96.
L’inaction de François Legault peut s’expliquer par le fait qu’il ne voulait pas déclencher une controverse. Cette loi, malgré les efforts de Simon Jolin-Barrette, n’a pas de moteur et de symboles politiques puissants. L’adoption d’une telle loi doit s’incarner dans un élément fort.
Christian Dufour: «J’estime que cette législation a été affaiblie par le manque d’audace du premier ministre Legault, qui a refusé de lui donner un moteur en imposant la loi 101 au Cégep. Toutefois, il y avait un consensus très large là-dessus au sein de l’opinion publique francophone. C’est une erreur de ne pas avoir ajouté cette idée porteuse à la loi 96.
L’inaction de François Legault peut s’expliquer par le fait qu’il ne voulait pas déclencher une controverse. Cette loi, malgré les efforts de Simon Jolin-Barrette, n’a pas de moteur et de symboles politiques puissants. L’adoption d’une telle loi doit s’incarner dans un élément fort.
J’estime que le premier ministre a manqué une occasion d’exprimer un nationalisme assumé.»
Comment définissez-vous le nationalisme de la CAQ?
Christian Dufour: «La CAQ est clairement le parti nationaliste au Québec. Est-ce que ce nationalisme sera ferme et efficace? L’adoption de la loi 96 peut nous inciter à être un peu pessimistes, car elle manque d’audace et de fermeté.
François Legault avait la chance d’exprimer un nationalisme ferme en imposant la loi 101 aux Cégeps. Il ne l’a pas fait et c’est un mauvais signe pour l’avenir.»
Que répondez-vous à ceux qui affirment que le Québec a besoin de plus d’immigrants afin de combattre la pénurie de main-d’œuvre?
Christian Dufour: «Il y a bel et bien une pénurie de travailleurs dans certains secteurs de l’économie et on doit vivre avec ce problème. Cependant, le Québec doit tenir compte du fait qu’il reçoit déjà proportionnellement par année plus d’immigrants que la France et les États-Unis, qu’il est déjà une société d’accueil.
L’immigration peut partiellement aider à régler ce problème. Néanmoins, il ne faut pas voir cela comme une solution magique. C’est un dossier très délicat, très complexe et il faut éviter les dérapages, alors qu’il est clair que des des seuils d’immigration trop élevés peuvent représenter un danger réel pour le fait français au Québec.
Il y a d’autres mesures pour résoudre cet obstacle. Par exemple, inciter les Baby-boomers, qui sont en forme, à revenir sur le marché du travail. Le gouvernement pourrait mettre en place une fiscalité qui encouragerait les gens plus âgés à revenir au travail.»













